Message de Nick, coordinateur de recherche et de sauvetage à bord de l’Ocean Viking
11 décembre 2019

Chers amis,

Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Permettez-moi de me présenter : je m’appelle Nick, je suis l’un des trois coordinateurs de recherche et de sauvetage (Search And Rescue Coordinator ou « SARCo » dans notre jargon), responsable des équipes et des opérations en mer à bord de l’Ocean Viking.

En 2018, j’ai eu le triste privilège de devenir le dernier « SARCo » à bord de l’Aquarius et ce, dans des circonstances difficiles. La période de deuil qui s’ensuivit ne devait cependant pas durer car toute l’équipe s’est mobilisée pour trouver un nouveau navire. Des mois intenses de recherche, de visites et de rencontres se sont succédé jusqu’à ce que nous trouvions enfin l’Ocean Viking. Une tâche monumentale a alors commencé : aménager ce navire pour qu’il puisse remplir sa mission.

Je n’ai pas de mots pour vous décrire le grand frisson qui nous a parcourus lorsque nous avons pris la mer pour la première fois avec l’Ocean Viking. Sentir un bateau se mettre en branle sous ses pieds après des mois d’immobilisation à terre était une joie en soi. Trouver nos repères à bord et mettre au point de nouvelles procédures a été un défi.

Au mois d’août, c’est aussi à moi qu’est revenue la lourde tâche – et l’insigne honneur – de diriger la première mission de l’Ocean Viking dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne (zone SAR), avec une équipe composée de vétérans de l’Aquarius et de quelques nouvelles recrues.

Nous voilà donc au départ de Marseille. Nous naviguons vers le sud, contournons la Corse, puis la Sardaigne, empruntons le détroit de Sicile au nord de la Tunisie. Pendant ces deux jours et demi, la radio et les autres appareils de communication ne se taisent jamais et des alertes SAR sont traitées rapidement par les autorités et les navires à proximité. La zone SAR libyenne semble en revanche constituer un vaste trou noir. Ici, c’est silence radio. Dès notre arrivée dans cette zone, nous doublons le nombre de marins-sauveteurs chargés de la recherche d’embarcations en détresse. Nous sommes prêts à intervenir à tout moment. A l’ère de la numérisation et de l’automatisation, dans ce « trou noir », nous empruntons un fonctionnement quelque peu primitif. Tout repose sur nos propres yeux, sur nos aptitudes à repérer la moindre embarcation à l’horizon à l’aide de jumelles puissantes. Nous passons à une navigation manuelle fastidieuse, préparée sur des cartes en papier. Nous localisons les embarcations potentielles sur le radar et écoutons constamment la radio à la recherche du moindre son qui pourrait nous laisser présager d’une situation de détresse en mer. Tout cela implique des difficultés supplémentaires, mais nous faisons avec.

Un matin, nous apercevons sur l’écran radar un avion qui s’approche de nous. Il s’agit d’un avion militaire de l’Union européenne (UE). Nous remarquons qu’à environ 20 milles marins (soit 37 km) de notre position, l’appareil décrit des cercles autour d’un point fixe. Nous les contactons donc et ils confirment qu’ils ont repéré un bateau pneumatique avec environ 90 personnes à bord. Ce sera le seul échange verbal que nous aurons avec eux. Nous mettons le cap sur cette position et augmentons notre vitesse.

Pour l’Ocean Viking et son équipage, les quatre jours suivants seront une suite ininterrompue d’opérations de recherche et de sauvetage d’embarcations en détresse dispersées sur des centaines de kilomètres. Fait notable, trois des embarcations ont été repérées par des avions de l’UE. Et à chaque fois, nous parvenons à localiser les bateaux en détresse en suivant la trace de ces avions. Seul l’un des trois nous a contactés.

Quatre sauvetages en quatre jours. Quatre jours, c’est aussi le temps que la première embarcation secourue a passé en mer. Ils sont partis alors que nous étions encore à Marseille. Il n’y avait personne pour les sauver. Ils ont dérivé, sans savoir où ils allaient. La seconde embarcation était en mer depuis trois jours ; les deux suivantes sont parties du même endroit, à l’ouest de Tripoli, et étaient en mer depuis 15 heures. Quant au dernier sauvetage que nous avons réalisé dans cette séquence, nous avons évité, à quelques secondes près, ce qui aurait pu devenir une tragédie. Des gilets de sauvetage venaient d’être distribués lorsque le bateau pneumatique s’est brisé. Environ 10 à 15 personnes se sont retrouvées à l’eau. Si l’Ocean Viking n’avait pas été là et si l’équipe n’avait pas réagi aussi rapidement, je suis sûr qu’il y aurait eu des morts.

Combien de personnes ont disparu sans laisser de traces ? Combien de familles demeurent dans l’incertitude, sans savoir ce qui est arrivé à leurs proches ? A bord de l’Ocean Viking, nous avons acquis la conviction que notre mission est aussi importante – et peut-être même plus – que lorsque nous avons commencé en 2016.

Certes, nos équipes restent très motivées, et sont opérationnelles toute l’année. Nous demeurons résolument apolitiques dans un environnement hostile. Nous donnons la parole aux personnes qui fuient la Libye et, à travers elles, nous soulignons les dangers des décisions qui sont prises ici, en Europe.               

Mais les défis qui s’annoncent sont immenses. Nous devons constamment batailler pour préserver l’espace humanitaire où nous intervenons, assurer la sécurité de nos équipes et avoir les moyens financiers de continuer. Chaque jour en mer avec l’Ocean Viking coûte 14 000€. Je tiens à vous remercier par avance, au nom de tous mes collègues marins-sauveteurs et en mon nom, de continuer à nous soutenir tant que ce sera nécessaire !  Ils ont besoin de nous et nous avons besoin de vous.

Merci d’être à nos côtés,

                                                                                     Nick

« SARCo » à bord de l’Ocean Viking
 

Crédit photo : David Orme / SOS MEDITERRANEE

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