« J’étais sûr qu’elle allait chavirer » – Stefano Belacchi, photographe à bord de l’Ocean Viking
2 novembre 2023
En août 2023, l’Ocean Viking a secouru plusieurs embarcations en détresse parties de Tunisie. La plupart d’entre elles étaient en métal. Stefano Belacchi, photographe à bord pendant l’été, a photographié l’une d’entre elles au bord du naufrage. Il explique comment des femmes, des enfants et des hommes ont été balancés entre la vie et la mort sous ses propres yeux.

Dix centimètres du franc-bord.

Lorsque j’ai aperçu cette embarcation en métal au loin, les personnes à bord avaient l’air d’être assises sur l’eau. Même si la mer était d’huile, la barque prenait l’eau à chaque petite vague

Nous les avons repérées au milieu du couloir tunisien, à des kilomètres du rivage, dans les eaux internationales, et je n’avais aucune idée de la façon dont ces personnes avaient réussi à arriver là, au milieu de la mer, sur ce morceau de métal rouillé qui roulait et tanguait. Je les ai vus bouger, se lever, tendre les mains et être enfin soulagées de nous voir approcher, mais la stabilité de la barque était mise à mal avec tous ces mouvements. J’étais sûr qu’elle allait chavirer sous peu.

Lorsque notre canot de sauvetage rapide a commencé à distribuer des gilets de sauvetage, nous étions les seul.e.s à savoir que ces personnes n’étaient pas encore en sécurité. L’embarcation continuait à rouler d’un côté à l’autre en prenant de l’eau à chaque fois, poussant les gens plus près de la ligne de flottaison à chaque fois. À un moment donné, une femme s’est levée et est tombée à tribord de l’embarcation.

Je savais que cela aurait pu être la fin. Si cette carcasse de métal avait chaviré, de nombreuses personnes auraient été entraînées vers le fond, sans aucune chance de s’en sortir. L’esquif s’est profondément incliné à tribord, cette fraction de seconde m’a semblé durer une heure. Je ne sais pas comment ces gens n’ont pas chaviré ; la coque a basculé plusieurs fois avant de s’arrêter. Nous pouvions enfin commencer à les évacuer.

« Survivre à cette expérience pourrait être un fardeau que ces gens porteront éternellement. »

Voir des gens en mer sur ces objets à peine flottants m’a littéralement ouvert les yeux sur les conditions terribles auxquelles ils ont dû faire face avant d’arriver là.  Personne n’aurait risqué sa vie sur ces « choses » en mer sans avoir été menacé de mort à terre. Je connaissais le trafic humain à travers le Sahara, le racisme auquel les personnes noires sont confrontées en Afrique du Nord et les tortures auxquelles elles sont souvent soumises.

Je n’ai assisté en personne qu’à une petite partie de leur périple : ces tragédies sont difficilement soutenables. Nous ne sommes que des spectateurs et des spectatrices assis.es sur nos propres privilèges et même si nous faisons de notre mieux pour aider et montrer notre solidarité avec les personnes qui fuient ces horreurs, nous ne sommes pas les protagonistes de ce drame.

L’ensemble de l’expérience, depuis les raisons pour lesquelles ces personnes quittent leur foyer jusqu’à la dernière discrimination à laquelle elles seront confrontées en Europe, est quelque chose qu’il est probablement impossible à comprendre. Survivre à cette expérience pourrait être un fardeau que ces gens porteront éternellement.


Crédit photo : Stefano Belacchi / SOS MEDITERRANEE

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