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Carnet de mer : L’Ocean Viking, une tour de Babel en pleine mer 
1 avril 2025

À bord de l’Ocean Viking, navire-ambulance de SOS MEDITERRANEE, se créé à chaque mission une micro-société composée de membres d’équipage aux parcours et aux langues multiples. Adèle, responsable des relations médias, raconte l’émergence d’une communauté qui se nourrit des différences culturelles des un.e.s et des autres, cultivant la tolérance et l’entraide.    

Saviez-vous qu’en indonésien, pour faire le pluriel d’un nom commun, il suffit de le répéter deux fois ? Qu’en suédois, langue présumée difficile, « merci » se dit tout simplement « tak » ? 

À bord de l’Ocean Viking, si chaque membre d’équipage parle anglais, les multiples accents laissent deviner des origines diverses, et les discussions se ponctuent souvent d’italien, de français, d’arabe ou même de suédois et donc, d’indonésien !  

Cette mixité s’opère sans effort, avec un intérêt prononcé de toutes et de tous. Véritable tour de Babel au milieu de la mer, le navire ressemble alors à une sorte de société idéale, dans laquelle les différences, ou plutôt les singularités de chacun.e, sont perçues comme des chances d’apprendre et d’élargir son horizon : nombreuses sont les conversations autour des spécificités de telle ou telle langue, ce mot amusant ou tel autre auquel aucune traduction ne convient. 

« Les différences, loin de susciter du rejet ou de l’hostilité, nourrissent les curiosités bienveillantes. » 

Adèle, responsable des relations médias

En cette fin mars 2025, l’Ocean Viking patrouille en Méditerranée centrale à la recherche d’embarcations en détresse. Moi qui évolue depuis maintenant plus d’une semaine dans cette sorte de bulle en pleine mer, j’ai l’impression d’être plongée dans une parenthèse de bienveillance, d’attention à l’autre et d’intérêt pour ses spécificités. Si cet environnement aussi professionnel qu’empreint de douceur me surprend, je peine à imaginer ce que doit être cette découverte pour les personnes accueillies à bord qui ont subi, peu de temps encore avant leur sauvetage, une violence inimaginable en raison de leur couleur de peau, de leur langue, de leur religion ou de leur culture.  

Je peine d’autant plus à imaginer ce changement radical d’environnement, quand, au moment même où j’écris ces lignes depuis l’Ocean Viking, nous parviennent des nouvelles de toute la violence raciste que peuvent subir les personnes migrantes et réfugiées noires en Libye. 

Entre le 12 et le 16 mars, d’intenses séries de raids, d’arrestations arbitraires, d’expulsions collectives et même d’exécutions à leur encontre auraient eu lieu à l’Ouest de la Libye, pays de départ de nombreuses personnes qui tentent de rejoindre l’Europe par la Méditerranée. C’est ce que rapporte notamment l’organisation Refugees in Libya, et son porte-parole David Yambo, lui-même survivant de violences et d’abus subis lors de son passage dans le pays.  

Dans les villes de Sabrata, de Ben-Gashir, de Tajoura ou de Misrata, la police, les milices et parfois des groupes de civils libyens auraient participé à une intense vague de violences racistes et d’intimidations à l’encontre de ces personnes, souvent arrivées en Libye pour y travailler, avant de se retrouver victimes d’un système d’exploitation et d’abus. Principales cibles, les personnes noires subissent un racisme systémique dans cet État qu’ils cherchent pour beaucoup à fuir, en empruntant la Méditerranée centrale au péril de leur vie.  

Pour celles qui fuient sur des embarcations de fortune et ont la chance d’être secourues, j’imagine avec peine quel changement peut représenter cette parenthèse d’humanité, exempte de toute discrimination, à bord de l’Ocean Viking, après tant de violences, Je ne peux qu’imaginer, avec difficulté encore, ce que doit être l’émotion ressentie au moment de s’entendre dire « You are safe ».  

Je peux en revanche facilement envisager la façon dont se traduit la bienveillance vécue au sein de l’équipe, auprès des personnes secourues. J’imagine la barrière initiale de la langue rapidement contournée pour créer un nouveau langage commun, fait de bribes de sonorités différentes, de gestes et de regards. Un dialecte éphémère d’humain à humain, sans rapport de pouvoir, sans jugement.  

Charlotta, sage-femme d’origine norvégienne à bord, me le confirme : sur l’Ocean Viking, durant les jours suivants les sauvetages, il n’y a pas de « migrant.e.s », pas « d’étrangers », pas de hiérarchie justifiée par des couleurs de peau ou des langues différentes.  

Lors de cette parenthèse en mer, à bord, j’ai fait la connaissance de Yamal*, du Soudan, de Charlie qui vient de Suède ; il y avait aussi Asmaan* qui a dû fuir le régime taliban en Afghanistan et Elle, qui a quitté les États-Unis pour venir secourir celles qui, comme Asmaan, n’avaient pas le choix du départ. Il y avait aussi Ophélie, Moska*, Massimo, Shararah*, Justine, Amani*, Mar, Bassel* Emilio et beaucoup d’autres. Pendant la durée de la navigation jusqu’au débarquement, je n’ai vu en somme que des personnes, singulières par leurs parcours, leurs cultures, leurs langues, mais égales, unies par leur humanité commune.  

Article : Adèle Simon/SOS MEDITERRANEE 

Crédit photo : Stefano Belacchi/SOS MEDITERRANEE 

* Les prénoms des personnes rescapées ont été modifiés

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