Carnets d’Hippolyte BD reporter à bord de l’Ocean Viking, épisode 17 – Le Grand Bleu
27 août 2020

29 juillet. 

Lever du jour. Marseille s’étire lentement de la torpeur de sa nuit. Dans les ruelles les poubelles s’allongent à même le sol, écrasées par les dernières virées nocturnes. Derrière les cachettes de monticules de vêtements et de matelas, la lumière découvre des corps encore endormis. Sans papiers, migrants, sans domiciles fixes, ils s’entassent par dizaines dans les rues avant de redevenir les ombres du jour à venir. Les invisibles du quidam, les évaporés du macadam. 

Gare de Marseille Saint Charles. Le bus pour l’aéroport compte un départ toutes les 20 minutes, je ne suis pas en retard. Une dizaine de militaires, Famas au poitrail, traversent la gare dans le cadre du plan Vigipirate. Les ombres ont disparu, tout le monde avance masqué. 

J’étouffe derrière le mien. Calé dans mon siège, le passager est une croix scotchée. Le décor défile par la fenêtre, je le contemple seul. La télévision du bus m’accompagne, une femme et un homme courent dans une vaste plaine d’où émerge un château vieillissant, changement de décor, ils zigzaguent dans les courbes d’un skate Park, nouveau décor, dansent devant une immense baie vitrée, des mots s’incrustent bientôt sur les murs de leur chevauchée clipée : Exposition, Théâtre, Opéra, Danse, Musique. Ils sont totalement libres, se touchent, virevoltent, se portent aux nues de leurs envies. « MP 2018 Quel amour ! » Beau programme de 450 rendez-vous culturels… du 14 février au 1er septembre 2018. La vidéo n’a pas été mise à jour. Une autre époque. 

Sur mon téléphone je reçois les alertes annonçant les appels de détresse des bateaux en perdition en Méditerranée. Ils restent définitivement sans réponse. La semaine dernière, un navire marchand a porté secours à des rescapés. Il les a déposé directement en Italie, sans avoir à patienter. Pas de quatorzaine non plus pour l’équipage. Ni de non-conformité due au nombre de « passagers ». Ces personnes ont malgré tout pu être sauvées. L’Ocean Viking, lui, est toujours bloqué. Depuis 3 semaines. Entre temps, des centaines d’exilés ont été renvoyés en Libye. Trois ont été tués à leur retour. Plus personne ne danse, la musique italienne devient inaudible et l’Europe sans voix. Silence assourdissant. 

Je retrouve Gavino. Nous embarquons pour Catane, Sicile « On sera 4 là-bas, on retrouve Mat qui vient de Belgique et Julia, de Berlin. Baptiste est déjà sur l’Ocean Viking. J’ai loué une voiture, on a deux heures de route pour rejoindre Porto Empedocle, c’est un peu de l’autre côté. » 

Je le laisse gérer, je me cale dans ses pas. Organiser c’est son métier. Après deux ans de MSF à gérer des situations de crise en urgence, du Mexique au Venezuela en passant par le Congo, Gavino vient d’intégrer SOS MEDITERRANEE, avec pour mission de remettre le bateau à niveau. De tout ce qui manque à bord. « J’ai beaucoup de supply pour 3 rotations. Je suis parti pour 3 semaines et plus si affinités, si le bateau repart. Mais j’ai bon espoir. » 

Nous survolons les côtes françaises avant de pénétrer le grand bleu de la Méditerranée. Une ligne de cargos et de pétroliers se déplace. Ils semblent minuscules. Des petits points de couleurs, sans doute des voiliers. Nous prenons de la hauteur face à l’immensité, face à ces rapports de force disproportionnés.  

« On va en mer, on sauve, on débarque, notre mandat est simple. On est dans la loi » 

Mon téléphone est en mode avion. Les alertes de détresse des migrants en mer ne peuvent sonner. 

Je m’endors dans la torpeur de mon masque.  

« Pour vous mesdames, nous vous proposons l’Eau de Parfum de Paco Rabanne à 59 euros » 

L’annonce du Cabine Crew me réveille. Nous avons fini de prendre de la hauteur, il est temps de redescendre sur terre. 

Ma voisine passe son bras par-dessus moi, téléphone en mains maladroites, je filme pour elle.  

La côte sicilienne apparait, longue, découpée, aride. Nous survolons un paysage de montagnes aux couleurs ocres, desséchées, en grande partie désertique. Quelques routes serpentent au milieu d’immenses rectangles de cultures brûlés par des journées sans nuages. 

Nous avons gagné la Sicile en quarante minutes depuis Marseille, un vol low cost à 35 euros, climatisé. J’attends un peu avant de rallumer mon téléphone pour voir les alertes d’appels de détresse de migrants, brûlant sous le soleil depuis des jours. 

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