Dans les airs et en mer : Humanitarian Pilots Initiative et SOS MEDITERRANEE unissent leurs expertises complémentaires en Méditerranée centrale. Cette collaboration opérationnelle, initiée avec succès fin 2025, est une réponse citoyenne vitale aux défaillances des États en matière de surveillance et de sauvetage en mer.
Comment l’ONG Humanitarian Pilots Initiative (HPI) est-elle née ? Et, dans un contexte de désengagement des États, quel rôle jouent aujourd’hui les moyens aériens humanitaires pour combler les lacunes en Méditerranée centrale ?
HPI est née en 2015, quand plusieurs amis issus du secteur de l’aviation ont décidé d’agir face aux morts en Méditerranée, faute de voies légales pour celles et ceux qui n’ont pas le « bon » passeport. Ils ont rapidement noué une collaboration avec Sea-Watch et effectué leurs premiers vols en 2016, d’abord avec un avion ultra léger, avant d’agrandir progressivement la flotte. Depuis, nous avons réalisé plus de 5 000 heures de vols de surveillance pour repérer des embarcations en détresse et aider des milliers de personnes à tenter de se mettre en sécurité.
Les États européens se sont retirés du sauvetage en mer et ont externalisé leurs responsabilités vers la garde côtière libyenne, en s’appuyant sur des moyens aériens comme ceux de Frontex. Il s’agit là d’une stratégie délibérée, car les navires européens seraient tenus de débarquer les personnes secourues dans un port sûr, et la Libye ne peut être considérée comme un port sûr. En outre, le fait de ne pas communiquer systématiquement les informations aux navires des ONG augmente le risque de naufrages et de pertes humaines en mer. Nos actions visent ainsi à combler une lacune critique. Nos avions contribuent à repérer les bateaux en détresse, à alerter les autorités ainsi que les navires de sauvetage civils et les garde-côtes, et à documenter les violations des droits humains commises par l’UE et ses partenaires en mer.
Comment ce partenariat entre HPI et SOS MEDITERRANEE s’est-il noué ? Et comment voyez-vous cette coopération évoluer maintenant que les vols ont repris avec un nouvel avion ?
Comme nos deux organisations opèrent en Méditerranée centrale depuis plusieurs années, nos équipes se sont souvent croisées lorsque nos avions et vos navires étaient en mer en même temps. Nous étions toujours très heureux de voir SOS MEDITERRANEE, avec son équipage particulièrement bien formé, réussir à secourir les bateaux que nous avions repérés, y compris par très forte houle. En décembre 2024, SOS MEDITERRANEE nous a proposé de formaliser cette coopération et, fin 2025, nous avons mené ensemble une première phase de test concluante. L’expérience ayant été très positive, tant sur le plan opérationnel qu’humain, nous nous réjouissons de poursuivre cette collaboration !
Quelles sont les compétences spécifiques requises pour l’observation aérienne humanitaire, et en quoi diffère-t-elle des autres formes de surveillance maritime ?
La principale différence tient au fait que, contrairement aux navires de sauvetage, nous ne pouvons ni nous poser sur l’eau ni embarquer des personnes : notre action passe donc par l’alerte des autorités, des autres navires et des garde-côtes, la pression juridique et publique, et le témoignage des pratiques violentes de l’UE et des garde-côtes libyens. Notre atout majeur est la vitesse : nous allons environ dix fois plus vite que la plupart des navires civils, couvrons une zone beaucoup plus vaste et, depuis 1 500 pieds d’altitude, nous repérons bien plus facilement des canots pneumatiques qui seraient presque invisibles depuis la surface. Comme pour les opérations maritimes, notre travail repose sur une importante organisation en coulisses et sur une évaluation rigoureuse des situations de détresse, même si certains signaux ne sont pas accessibles depuis les airs (les odeurs de carburant, par exemple) et que nous n’avons pas de contact direct avec les personnes à bord des embarcations. HPI met à disposition des pilotes bénévoles, tandis que SOS MEDITERRANEE fournit le reste de l’équipage, notamment des coordinateur·trices tactiques qui assurent la planification stratégique, les communications radio et la prise de décision en cas de détresse, en s’appuyant sur une solide connaissance des opérations de recherche et de sauvetage, du contexte politique et de la navigation.
Comment votre expertise contribue-t-elle à documenter les situations de détresse en mer et à renforcer la protection des personnes en danger ?
Notre soutien aux personnes en déplacement consiste d’une part à contribuer directement à leur mise en sécurité, en alertant les autorités, et les navires à proximité – qu’il s’agisse de navires d’ONG comme l’Ocean Viking, de voiliers, de cargos, de navires militaires ou de garde-côtes – afin de prévenir les décès en mer. D’autre part, nous œuvrons à rendre visibles les violences aux frontières de l’UE en documentant de manière systématique les refoulements et les autres violations des droits humains, afin de nourrir des actions en justice et tenter de responsabiliser les États. Lorsque nous repérons des corps sans vie, nous cherchons aussi à orienter des navires vers eux pour permettre leur récupération, l’identification des personnes et, autant que possible, offrir un minimum de dignité ainsi qu’une forme de réconfort aux familles et aux ami.es qui recherchent leurs proches.
Crédit photo : Max Cavallari / SOS MEDITERRANEE

