Moins d’arrivées vers l’Union européenne, mais à quel prix ?
Alors que Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, annonçait le 15 janvier dernier une baisse de 26 % des entrées dites « irrégulières » vers l’Union européenne en 2025, ce pourcentage révèle une réalité alarmante que nous observons en Méditerranée centrale : une politique de « réduction des arrivées », fondée notamment sur l’externalisation des frontières1, qui engendre interceptions, disparitions et morts, au détriment du droit maritime et des droits humains.

Le 15 janvier, Frontex publiait un communiqué, largement repris dans la presse, faisant état de moins de 178 000 arrivées dans l’Union européenne en 2025, le niveau le plus bas depuis 2021.  

Pourtant, derrière ces chiffres, se cache une réalité que nos équipes observent chaque jour en mer : la baisse globale des arrivées ne traduit pas une diminution des départs sur la route migratoire maritime la plus empruntée, en dépit des refoulements en toute illégalité et des morts et disparitions en mer. 

Frontex, c’est quoi ? 

La Méditerranée centrale, épicentre des drames 

Si les arrivées globales diminuent, les chiffres de Frontex montrent que les arrivées par la route de la Méditerranée centrale restent stables, avec un nombre quasiment identique en 2024 (66 855 arrivées enregistrées) et en 2025 (66 454 arrivées). 

Cette route migratoire maritime reste l’un des principaux points de passage vers l’Europe, comme le confirme le fait que 89 % des personnes arrivées par la mer en Italie sont parties de Libye. 

La baisse enregistrée sur d’autres routes migratoires (routes de la Méditerranée orientale et de l’Atlantique) ne signifie pas que les personnes ont renoncé à fuir la guerre, la persécution ou la misère. Elle indique plutôt un déplacement des flux. 

Le coût humain des politiques migratoires

Nos équipes à bord de l’Ocean Viking continuent de témoigner de l’urgence quotidienne en Méditerranée centrale. Les naufrages se succèdent. Les appels de détresse restent nombreux. Les personnes secourues présentent des signes de traumatisme profond, conséquences de ce qu’elles ont subi tout au long de leur parcours migratoire, en Libye et pendant la traversée.  

La stabilité du nombre de traversées en Méditerranée centrale – malgré la dangerosité extrême, les politiques dissuasives et les morts – montre que pour des milliers de personnes, il ne s’agit pas d’un « choix », mais d’une nécessité absolue.​  

Car ce que Frontex ne mentionne pas, ce sont les 2 312 personnes mortes ou disparues en mer Méditerranée en 2025, parmi lesquelles 1 314 personnes mortes ou disparues2 en Méditerranée centrale, ce qui en fait l’une des routes migratoires les plus mortelles au monde.

Au cours des premières semaines de 2026, plusieurs naufrages ont déjà été signalés et l’OIM (Organisation internationale des migrations) craint plusieurs centaines de morts et disparus en mer. Selon l’organisation, ces embarcations seraient parties de Libye et de Tunisie. 

À ces disparitions et ces morts en mer, s’ajoute une très forte augmentation des interceptions illégales, en violation du droit maritime et du principe de non-refoulement prescrit par la Convention de Genève, les personnes naufragées étant renvoyées de force en Libye, un pays qui ne peut aucunement être considéré comme un “lieu sûr” pour les personnes migrantes. Ainsi, en 2025, 27 116 interceptions par les garde-côtes libyens ont été répertoriées, représentant une augmentation de 25 % par rapport à l’année précédente.  

Ces interceptions sont liées au fait que depuis 2017, l’Union européenne et plusieurs États membres ont fait de la Libye un pilier de leur politique de « gestion des flux », en finançant, formant et équipant les garde-côtes libyens. 

Conséquence mécanique de cette décision, des milliers de personnes sont ramenées de force vers des centres de détention où les organisations internationales et les médias documentent détentions arbitraires, tortures, violences sexuelles et disparitions. 

Des États absents, des ONG entravées  

Tandis que de nombreux États se désengagent de leurs obligations légales de coordination active des opérations de recherche et de sauvetage en haute mer, les navires humanitaires tentent de combler cette lacune. 

Leur présence est toutefois délibérément entravée par une série de mesures : détentions administratives répétées, assignations quasi systématiques de ports de débarquement éloignés, obligation de retourner à quai après chaque sauvetage. Ces pratiques ont un effet direct et mesurable : réduire le temps passé en mer par les navires de sauvetage, et donc le nombre d’opérations de secours possibles. 

Les chiffres en témoignent. En 2025, sur 17 ports de débarquement assignés à l’Ocean Viking, 16 étaient des ports lointains, ce qui a entraîné 87 jours de navigation supplémentaires, plus de 32 201 kilomètres parcourus inutilement, et des coûts en carburant considérables.  

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte plus large d’hostilité croissante à l’égard des acteurs civils du sauvetage. L’attaque d’une violence extrême menée en août dernier par un patrouilleur des garde-côtes libyens contre l’Ocean Viking, alors que le navire se trouvait en eaux internationales, illustre une escalade préoccupante. Loin d’être un incident isolé puisque les bateaux de Sea-Watch et SOS Humanity ont aussi été attaqués, cet acte envoie un signal dissuasif clair : progressivement, les ONG de sauvetage en Méditerranée centrale sont devenues des cibles. 

Davantage d’interceptions illégales sur cette route maritime migratoire aussi empruntée, conjuguées à une présence moindre de navires de sauvetage contribuent automatiquement à ce que moins de personnes atteignent les côtes européennes, soit parce qu’elles ont été refoulées, soit parce qu’elles sont mortes ou disparues.  

Derrière chaque chiffre il y a des visages, des noms, des parcours, des espoirs. La Méditerranée ne doit pas devenir un trou noir, ni un laboratoire d’impunité. La question ne devrait pas seulement être de savoir si les arrivées diminuent, mais à quel prix. Un prix humain et moral qui reste inacceptable.  

Crédit photo : Tess Barthes / SOS MEDITERRANEE

  1. L’externalisation des frontières consiste à déléguer à des pays tiers la gestion des flux migratoires ↩︎
  2. Source des données : SOS MEDITERRANEE, sur la base de l’OIM et UNHCR ↩︎
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