Par essence, la prise en charge médicale et psychologique à bord de l’Ocean Viking est un acte d’urgence et de court terme. Pour éviter que les personnes fortement traumatisées, blessées ou malades ne se retrouvent en rupture de soins une fois à terre, celles qui le souhaitent peuvent bénéficier d’une « référence médicale », afin de transmettre au mieux leurs informations de santé à d’autres soignant.e.s à terre. Anne, médecin à bord, nous explique ce dont il s’agit.
Avec l’accord de la personne reçue à la clinique de bord, nous établissons un certificat médical que nous remettons aux médecins des autorités sanitaires du pays, qui montent à bord une fois que l’Ocean Viking est à quai, juste avant le débarquement des personnes rescapées. Les personnes seront ainsi vues par un.e médecin de la Croix-Rouge ou des autorités sanitaires. L’équipe médicale explique à son homologue alors la situation en transmettant tous les détails cliniques, et la décision lui revient des suites à donner.
Quant à la personne rescapée, elle conserve cette attestation qui documente son récit et établit le diagnostic et elle pourra la présenter à tout moment si elle a besoin d’aide. Si elle a subi des violences sexuelles, avec son accord, on organisera une référence pour problèmes gynécologiques et reproductifs incluant le récit et les conséquences psychologiques, somatiques et physiologiques. En général, si les femmes acceptent volontiers la référence gynécologique, rares sont les hommes à vouloir en parler avec un.e médecin à terre.
Ces certificats sont utiles tout au long de leur parcours, et évitent aux victimes de traumatismes de devoir raconter à chaque fois les détails d’un récit souvent douloureux, qui plus est dans une langue étrangère.
Dans le cas des psychotraumatismes, a fortiori en raison de violences sexuelles, il est encore plus délicat de faire comprendre aux victimes qu’un suivi psychologique à terre pourrait être nécessaire.
Je me rappelle d’une fois où un sauveteur m’avait signalé un jeune Égyptien d’à peine 16 ans qui s’isolait et avait l’air abattu… Un jour que je me tenais près de lui, il m’a dit qu’il souffrait de maux de tête. J’ai saisi ce prétexte pour le faire venir à la clinique et lui offrir un traitement. Il m’a simplement confié : « C’est dur la Libye. C’est pour ça que j’ai mal à la tête. ». Puis aussitôt il s’est ressaisi : « Mais c’est fini maintenant, j’ai tout oublié ! ». Et de nouveau : « J’ai vu des choses que je n’aurais jamais voulu voir. » Alors je l’ai rassuré en lui disant que c’était normal que les violences en Libye soient restées dans sa tête et le fassent souffrir ». Durant un quart d’heure, il m’a finalement raconté toutes les atrocités subies, la torture, les coups, les menaces, les personnes assassinées tombées à ses pieds… Puis il s’est arrêté net : « Ce n’est pas grave, c’est fini, maintenant, j’ai tourné la page, tout va bien aller ! »
« On commence le travail ici, mais ensuite il va falloir que tu continues. »
Je lui ai fait comprendre qu’il était très fort de dire cela, mais qu’il aurait besoin d’aide pour pouvoir vraiment tourner la page. « On commence le travail ici, mais ensuite il va falloir que tu continues. » J’ai eu besoin de faire une petite pause après cette séance car son récit était vraiment dur. Ce garçon avait des rêves plein la tête, il voulait rejoindre ses frères. Il est revenu vers moi plusieurs fois, puis avant de partir, je lui ai dit : « Il va falloir prendre soin de toi si tu veux réaliser tes rêves ! » Il m’a fait un clin d’œil et m’a dit : « C’est promis ». Il voulait tellement se persuader que ses souffrances étaient terminées, je ne voulais pas lui enlever ça, mais j’ai insisté pour qu’il raconte tout ça à d’autres professionnel.le.s capables de l’aider. J’espère qu’il l’a fait ! Qu’est-ce que j’aimerais avoir de ses nouvelles !
Avant tout, le message qu’on essaie de faire passer aux personnes en souffrance au moment de quitter le navire, qu’elle soit psychique ou physique, est un message d’espoir : peu importe ce qui les attend pour la suite, elles ne doivent jamais perdre confiance en leurs capacités.
Pour en savoir plus, téléchargez notre dossier médical : « Prendre soin de l’humanité qui nous rassemble »
Crédit photo en haut de page : Kenny Karpov/SOS MEDITERRANEE