« Tant que ce sera nécessaire, je reviendrai » : dix ans d’engagement en mer en qualité de médecin
7 mai 2026

Médecin à bord de l’Ocean Viking, Anne était déjà présente lors du premier départ du navire-ambulance de SOS MEDITERRANEE en 2016. Dix ans plus tard, elle continue de porter secours en mer, entre colère et espoir.

Vous étiez là dès le début, à bord de l’Aquarius. Que retenez-vous de ces premiers moments ? 

Je me souviens du départ de Marseille, en février 2016. Il y avait un immense soutien, mais aussi beaucoup d’appréhension. Nous partions vers quelque chose d’inconnu, qui n’avait encore jamais été fait par des ONG, et tout était à construire : les procédures, la logistique, l’organisation.  

Le premier sauvetage reste un moment très fort. Accueillir ces personnes à bord, entendre leurs récits… Il y avait à la fois le choc et le sentiment d’avoir accompli quelque chose d’essentiel. 

Pourquoi vous être engagée avec SOS MEDITERRANEE ? 

Je travaillais déjà avec Médecins du Monde sur les routes migratoires. Je savais que la Méditerranée centrale était l’une des routes les plus meurtrières. 

En 2015, j’ai rencontré Sophie Beau. Elle m’a parlé de sa révolte face à la fin de l’opération Mare Nostrum — une révolte que je partageais. Pour moi, c’était insupportable. 

Et puis, il y avait la mer. J’ai toujours aimé la mer. Le sauvetage en mer, pour moi, c’est une nécessité. Alors quand j’ai entendu parler du projet de SOS MEDITERRANEE, je n’ai pas hésité. Quand j’ai su que le bateau partirait, j’ai dit : je serai là. 

Dix ans après, pourquoi continuez-vous ? 

Parce que l’injustice et l’inhumanité sont toujours là. 

Au départ, nous pensions être présent.e.s temporairement, pour combler un vide, en attendant une réponse des États. Nous n’aurions jamais imaginé être encore là dix ans après — et dans une situation pire. 

Le contexte s’est profondément durci. Le vide a laissé place à l’obstruction, puis à l’obstruction violente : refus de débarquement, jours d’attente en mer, tensions, insécurité. Aujourd’hui il y a la peur permanente que les sauvetages soient interrompus par les garde-côtes libyens. 

C’est frustrant, révoltant. Mais tant que cela continue, il faut une présence. 

Quel moment vous a le plus marquée ? 

En 2021, suite au silence de toutes les autorités de coordination, nous sommes arrivé.e.s trop tard sur une zone de détresse : il y avait des corps dans l’eau. Ces personnes n’auraient pas dû mourir là ; ce souvenir reste très douloureux. 

Mais il y a aussi des moments d’espoir comme lorsque, il y a quelques mois, nous avons pris en charge à bord des personnes dans un état critique. Quelques jours plus tard, elles débarquaient debout, souriantes. Ce sont des victoires qui comptent. 

Qu’est-ce qui vous fait remonter à bord année après année ? 

C’est la rencontre. On croise des personnes à un moment extrêmement fort de leur vie. Les premières heures à bord sont très intenses : même sans parler la même langue, il se passe avec elles quelque chose de très profond. 

Voir leur état évoluer, les voir reprendre vie, sourire, échanger… c’est extraordinaire. 

Et puis, il y a le sens de notre action. C’est simple, fondamental : des personnes risquent de mourir, on les secourt, on les soigne. C’est mon rôle de médecin. 

Il y a aussi l’équipe à bord du navire, très soudée. C’est tout cela qui me fait revenir et continuer. 

Crédit photo : Johanna de Tessières / SOS MEDITERRANEE

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