Depuis 2016, SOS MEDITERRANEE intervient en Méditerranée centrale pour secourir les personnes en détresse. Dans un contexte marqué par la diminution des opérations étatiques et la complexification des accords internationaux, l’organisation humanitaire s’adapte à des conditions opérationnelles de plus en plus difficiles. Avant de rejoindre SOS MEDITERRANEE comme responsable du plaidoyer à la fin 2024, Bianca a œuvré dans des ONG comme MSF (Médecins Sans Frontières) pour la défense des droits des personnes en migration et la dénonciation des politiques qui les mettent en danger, que ce soit en mer, en Libye, mais aussi sur les routes migratoires en Asie et en Europe de l’Est. Elle revient sur une décennie de politiques européennes qui ont fait de la Méditerranée un espace de non-droit. Première partie (1/ 2)
La Méditerranée centrale est l’une des routes migratoires les plus actives et dangereuses au monde. À partir de 2011, avec le Printemps arabe, les flux migratoires vers l’Europe ont fortement augmenté, accompagnés d’un accroissement significatif des naufrages. Le naufrage du 3 octobre 2013 à Lampedusa, qui a causé plus de 360 décès, a conduit le gouvernement italien à lancer l’opération Mare Nostrum, une mission proactive de recherche et de sauvetage maritime qui a duré un an.
Lorsque Mare Nostrum a pris fin en 2014, le soutien européen a été limité et les autorités italiennes ont progressivement réduit leur présence au large des côtes libyennes. Dans ce contexte, certaines ONG, dont SOS MEDITERRANEE, ont commencé à intervenir pour répondre aux besoins humanitaires persistants. Selon Bianca, responsable plaidoyer : « SOS MEDITERRANEE a été formée et a commencé ses opérations au début de 2016, dans un contexte de besoins humanitaires très élevés, alors même que les États côtiers se désengageaient progressivement de leurs responsabilités en matière de sauvetage. »
Désengagement étatique et complexité opérationnelle
Depuis 2015-2016, les États côtiers, principalement l’Italie et Malte, ont limité leurs opérations de sauvetage en mer. Les navires étatiques interviennent de plus en plus près de leurs côtes, réduisant la couverture dans les zones internationales où de nombreux naufrages se produisent.
Bianca précise : « Il était déjà très évident en 2015-2016 que l’Italie et Malte se désengageaient du sauvetage. Cela créait un contexte opérationnel très compliqué, car les ONG devaient intervenir là où les États ne le faisaient plus. »
Les accords européens avec la Libye et, plus récemment, la Tunisie, ont également modifié le contexte. Ces accords visent à externaliser la gestion des flux migratoires et à renforcer le rôle des autorités locales. En pratique, ces mesures ont introduit de nouveaux défis pour les ONG : coordination difficile avec les garde-côtes libyens, incidents de sécurité, et retards dans la prise en charge des personnes secourues.
Les incidents avec la garde côtière libyenne sont fréquents. Nos équipes sont parfois confrontées à des situations où la sécurité des rescapés est directement compromise.
Organisation des zones de sauvetage
La Méditerranée centrale est aujourd’hui divisée en quatre zones de coordination SAR (Search and Rescue) : Malte, Italie, Libye et Tunisie. Dans la pratique, ces zones présentent des niveaux de réactivité très différents. Malte ignore souvent certaines alertes, l’Italie concentre ses opérations près de ses côtes, et la Libye ne dispose pas de structures fiables pour assurer la coordination et la sécurité des opérations.
« Le Libyan MRCC ne répond presque jamais à nos demandes de coordination », précise Bianca. « Même lorsqu’ils décrochent, il est souvent impossible de communiquer en anglais et il n’existe pas de lieu sûr pour débarquer les personnes secourues. »
Depuis 2016, le sauvetage en Méditerranée centrale repose largement sur l’action des ONG. SOS MEDITERRANEE illustre la complexité de ce contexte : augmentation des flux migratoires, réduction de l’implication des États, accords internationaux et contraintes sécuritaires et juridiques.
Comme le souligne Bianca : « Le simple fait d’être en mer aujourd’hui est un acte de résistance : chaque jour d’opération permet de sauver des vies dans un contexte où les structures étatiques sont limitées. »
Crédits photos : Francesca Volpi / SOS MEDITERRANEE

