Un portrait

Une histoire

Prince*

Guinée Conakry

Pays d'origine

28 ANS

Âge

Assis dans un coin du deck, sous l’escalier, Prince*, 28 ans, originaire de Guinée Conakry, s’ennuie. Il n’a pas de livre à lire, parce qu’on lui a tout enlevé avant de partir. Il aime discuter, il est d’accord pour me raconter son histoire et me donne rendez-vous à ce qu’il appelle désormais son « bureau » – ce petit coin du bateau où il passe de longues heures à méditer – en début d’après-midi.

Intarissable, il explique comment il a dû, malgré lui quitter son pays, la Guinée Conakry, qu’il appelle le « paradis terrestre ». Pourquoi cet homme de 28 ans, professeur d’anglais, diplômé, économiquement « à l’aise » dans son pays se retrouve-t-il aujourd’hui sur l’Aquarius ? Quels sont les évènements qui l’ont conduit à s’embarquer sur un zodiac, lui qui jusqu’alors dissuadait tous ceux qu’il rencontrait de prendre la mer pour aller en Europe ?

L’Aquarius le conduit en Europe, mais le rêve de Prince, son espoir le plus profond est de retourner dans son pays, la Guinée Conakry. « Alors ce sera à mon tour de vous inviter chez moi» dit-il. « Et qui sait, peut-être que vous déciderez de ne plus repartir? ». Témoignage.

En Guinée Conakry. « Ils m’ont dit de partir, je leur ai dit non, je préfère mourir que d’aller ailleurs »

« J’ai quitté mon pays en 2012. J’ai pris la décision de partir après le changement de plusieurs régimes politiques. En réalité, je ne voulais pas partir de chez moi, j’avais un métier, j’étais enseignant d’anglais dans plusieurs lycées, à la fac, dans des groupes scolaires. J’avais un travail, je suis diplômé et à l’époque j’avais un salaire de ministre ! Je n’avais donc pas l’intention de partir et de quitter tout ça ! » raconte Prince, très calmement.

« Mais après les élections de 2010, il y a eu un coup d’état et moi j’ai dit que ce n’était pas un coup d’état, mais un coup fomenté par le régime pour déstabiliser un groupe particulier ethnique, les peuls, dont je fais partie. Après cela, nous avons dénoncé, fait des manifestations… J’étais proche d’une radio où j’animais certaines émissions en anglais et je donnais un cours d’anglais de base. J’ai été invité à une émission sur la situation du pays. J’en ai payé le prix…regardez les cicatrices ». Il montre les cicatrices sur son crâne, ses jambes. Il assure en avoir ailleurs.

« A la radio, j’ai dit que quand une seule ethnie monopolise le pouvoir pendant plusieurs décennies, tôt ou tard ce sera la guerre civile. Le président qui est venu et que nous croyions être un homme de lettres, le premier président digne de ce nom avec un doctorat, il a commencé à faire ces divisions ethniques… En tant que peul je n’accepte plus la collaboration mandingue. J’ai été refoulé dans plusieurs écoles dirigées par les mandigue, mais de toutes façons ça ne me disait rien. J’ai dit qu’il fallait qu’on change de régime, de gré ou de force, parce que ce n’est pas possible. On ne peut plus continuer avec ça ! ». Prince devient intarissable lorsqu’il évoque son pays d’origine, qu’il continue de chérir comme un « paradis terrestre ». 

« Après cette interview, ça a dégénéré, les gens sont venus attaquer la radio, ils ont dit qu’il fallait fermer cette radio parce que c’était une radio partisane. La police est venue, ils m’ont dit que j’avais tenu des propos indécents vis à vis du chef de l’Etat. J’ai répondu que c’était un homme public, je pouvais dire ce que je pensais de lui, que je ne l’avais pas injurié, que j’avais juste estimé qu’il n’était pas un président digne de ce nom. Et pourtant, c’est un homme de lettres, un homme de droit, qui a enseigné à l’université… mais les guinéens ne se sentent pas en sécurité avec lui, on tue les gens… Pour nous ce sont les européens qui nous ont imposé ce maudit ! Il ne connaît pas la Guinée, une fois il a dit publiquement que s’il avait su que c’était comme ça, il ne serait jamais devenu président, alors dans ce cas il n’a qu’à quitter ! Pour nous c’est une élection électroniquement gagnée. Nous nous disons que c’est la France qui nous a imposé cette personne, nous les guinéens nous ne nous sentons pas chez nous. Pour rentrer ou pour sortir de Guinée, il faut payer pour sortir et on ne peut pas tout dire sinon quelqu’un vient te brutaliser. Il y a un secteur occupé par les malingués. Chez nous dès qu’un régime change, ce sont les gens du même groupe ethnique que les dirigeants qui ont accès à l’emploi public, par exemple. Nous on est peuls, on a des signes distinctifs qui peuvent les déranger. On porte la barbe et nous avons des bonnets spécifiquement peuls et quand on te voit on t’attaque, parce que tu es peul. Quand il y a eu cette soi-disant offense à la radio, la police est venue m’a frappé avec une paire de menottes. En partant vers la prison centrale, j’ai sauté hors du véhicule, ça m’a trainé, je me suis fait mal, mais j’ai réussi à rentrer à la maison. Dans mon quartier je suis assez connu, parce que je suis professeur, et les voisins quand ils m’ont vu arriver ils m’ont dit de quitter le pays. Je leur ai dit non ! Je suis né ici, j’ai grandi ici, je vais mourir ici. Je préfère mourir que d’aller ailleurs ! Et puis finalement un soir ma chambre a été saccagée, je ne sais pas si c’est par les forces de l’ordre ou par la population, mais j’ai compris que je n’étais plus en sécurité, je suis parti vers le Libéria, mais je ne me sentais pas non plus en sécurité. Et donc j’ai cherché où je pouvais aller, et j’ai découvert qu’il y avait une forte demande pour l’enseignement de la langue anglaise en Libye, alors j’ai décidé d’aller en Libye ».

En Libye. « Pourquoi allez vous en Europe ? »

« Je suis parti pour la Libye, ça n’a pas été facile. Je me disais qu’en tant que musulman, je n’avais pas de raison d’avoir peur. J’avais un ami qui avait enseigné en Libye, il m’avait conseillé d’aller là-bas, dès 2010. Et je suis parti confiant. Je suis arrivé à Sabratha, je suis allé dans une madrassa, une école coranique, qui avait une forte demande d’enseignement de l’anglais, puis on m’a conseillé d’aller à Tripoli ».

Quand il commence à parler de la Libye, Prince perd son enthousiasme. Son récit devient parfois confus.

« Je suis rentré librement en Libye à partir de 2013, j’ai commencé le calvaire. J’ai continué dans mon secteur jusqu’en 2015. Au début ça allait, j’avais un statut, je ne prenais pas contact avec ma famille, pour ne pas la mettre en danger. Mes amis avec lesquels je correspondais continuaient de me dire que ma famille au pays était surveillée, qu’à chaque manifestation il y avait des morts. Et donc je suis resté en Libye jusqu’à 2015, jusqu’au jour où j’ai été capturé par ceux qu’on appelle les Asma boys. Des bandits. Il n’y a pas vraiment d’organisation en Libye, la police fait ce qu’elle veut, chacun commande dans son secteur.

J’ai entendu que les noirs venaient en Libye en grand nombre, je me suis dit je vais tenter de rencontrer des frères de Guinée, pour leur donner un coup de main, parce qu’on tuait les noirs à ce moment là, on voyait les corps, de noirs tués par des bandits, des libyens. Moi j’étais protégé, parce que j’étais professeur et je ne travaillais pas loin de l’endroit ou je logeais, tout était bien organisé. »

« Et j’ai été kidnappé. 90 jours, trois groupes différents. Les premiers m’ont demandé de payer, demandant 1000 euros. Ils m’ont demandé d’appeler l’école, j’ai dit que je n’avais pas le numéro, que mes collègues sont juste des collègues. Ils m’ont dit d’appeler un ami. Puis ils ont menacé de devenir violents. On ne m’a pas torturé moi, mais j’ai vu des cas de viol. On te fouille jusqu’à l’anus, les filles on regarde dans leurs parties intimes pour chercher de l’argent. On te déshabille, on peut voir aussi des enfants dans cette situation. Ils m’ont dit si tu ne nous donnes pas l’argent on tue quelqu’un, j’ai dit non non non !! J’ai appelé un ami, je lui ai dit qu’il fallait m’aider, il a donné.

On m’a laissé partir sans chaussettes, j’ai été pris par un autre groupe qui m’a séquestré encore, j’ai essayé de faire la même chose, mais là on m’a bastonné. Et on m’a pris de là pour aller à Sabratha. Ce sont des bandits, ils se font appeler les forces de l’ordre mais tout ce qui les intéresse c’est l’argent. Mais je leur ai dit : « je ne suis qu’un pauvre ». Ils m’ont torturé, frappé, on t’attache ici, on te tape à l’intérieur du pied, j’ai vu certains baigner dans le sang. Mais pour ne pas arriver à ce stade là, j’ai encore appelé la même personne, ils m’ont finalement libéré. »

« Là je suis resté 21 jours sans manger. Je cherchais à faire des petits boulots pour manger. A un moment, j’ai vu des gens regroupés, des noirs, qui m’ont dit qu’ils attendaient pour faire la traversée. Je leur ai dit « Il ne faut pas ! » Je leur ai demandé « Mais où vous partez là ? », ils m’ont dit qu’ils partaient en Europe. Je leur ai dit « Non ! pourquoi allez vous en Europe ? ».

Et puis après le camp où nous étions a été attaqué. Par des groupes d’hommes armés, ils ont tiré sur les gens, pris les filles, peut-être pour les violer. J’ai essayé de m’échapper de là. Mais j’étais loin de Tripoli, je suis parti au bord de la mer, je me suis assis, en attendant, j’ai travaillé un peu un peu. Et puis là je me suis dit, avant d’être tué, torturé jusqu’à ma mort, que je préférais aller mourir, parce que je savais que je partais à la mort, j’ai vu beaucoup de corps repêchés. Mais je préférais ça plutôt que d’être torturé. Donc j’ai tenté, et heureusement pour moi, vous nous avez retrouvés !».

Le voyage et le sauvetage. « Nous savons que maintenant nous sommes en sécurité, que nous ne sommes plus entre les mains des bandits ».

« J’ai décidé de partir après avoir vu toutes ces personnes qui étaient prêtes à partir. Je leur disais : « ne faites pas ça ! ».  Aux diplômés, je leur disais « toi tu as plus d’importance en Afrique qu’en Europe ! » La fuite des capitaux, des cerveaux vers l’Europe j’étais contre. Mais ils m’ont dit « il faut que nous cherchions refuge là bas, car ici nous ne sommes pas en sécurité », alors j’ai dit d’accord, je vais tenter de venir en Europe, le temps que le régime change dans mon pays et je retourne pour le combat. Je préfère rentrer pour le combat dans mon pays, que de rester en Libye.

Donc je suis venu en Europe pour voir, pour pouvoir enfin établir un contact avec ma famille, leur dire que je vais bien, que je suis en sécurité. Et je vais contacter mes amis, pour voir si la situation s’est apaisée, mais je crois que le président cherche à briguer un troisième mandat et là nous n’accepterons pas un troisième mandat de groupe ethnique. Car nous les peuls nous avons l’économie, nous sommes les plus instruits, les plus riches, moi je suis issu d’une famille qui est à l’aise, nous n’avons pas besoin de l’Europe, nous avons des petits commerces, une famille bien structurée. Je sais que j’ai plus d’importance chez moi qu’hors de chez moi. Une fois que tout sera fini, oui je veux rentrer chez moi. Si le régime change bien sur, s’il y a plus de sécurité je rentre. »

Prince n’a qu’une hâte, que ce cauchemar se termine et pouvoir trouver refuge en Europe, le temps de reprendre sa vie en main – même s’il sait que ce ne sera pas facile – pour ensuite rentrer en Guinée. Il est très critique vis à vis de certains de ses compagnons d’infortune.

« Certains qui sont sur le bateau disent qu’ils viennent en Europe pour aller jouer… mais pour jouer à quoi ? L’Europe ce n’est pas comme ça. Mon père m’a toujours dit que l’Europe c’est difficile. Il a étudié en Allemagne, en France, j’avais déjà donc une idée de l’immigration, de l’Europe, je n’avais jamais pensé émigrer, j’aurais aimé pouvoir aller et revenir, par curiosité. Mais pas de cette façon, je sais que ce n’est pas du tout facile. Mais si la situation de mon pays est réglée je rentre. Je ne crois pas que les gens ici se rendent compte ».

« Vous nous avez assurés que nous étions en sécurité quand nous étions encore sur le zodiac, ce sont les premiers mots que j’ai entendus. Nous savons que nous ne sommes plus entre les mains des bandits et nous savons que cette sécurité la continuera après. Ici enfin, on côtoie vraiment les gens, vous nous considérez comme des personnes normales. Jusqu’à maintenant on ne nous considérait pas comme des êtres humains, mais quand des gens différents de nous nous acceptent, on se sent en sécurité. Nous pouvons parler de notre culture, on sent enfin la liberté »

Et après ? « Je veux réconcilier mon pays »

« Mon rêve c’est de me lancer dans la politique, je veux réconcilier mon pays divisé. Mon rêve c’est d’avoir un diplôme de sciences politiques et de former, une fois de retour au pays, un parti multicolore qui ne soit pas fondé sur des critères ethniques. La Guinée c’est le paradis terrestre, c’est un pays où ne manque de rien, nous sommes le château de l’Afrique, nous avons de l’or, du diamant de la bauxite et avant l’indépendance nous étions le premier pays producteur de banane ! Il y a de l’eau, nous ne souffrons pas encore des changements climatiques. Je voudrais pouvoir être le phare de la réconciliation de mon pays, pour que mon pays s’unisse. Pour qu’on se voit comme frères, chez nous nous n’avons pas de problèmes de religion, c’est un problème ethnique. Je voudrais qu’on puisse avoir la liberté de nous exprimer, de circuler ».

Voilà plus de cinquante minutes que nous discutons sur le pont de l’Aquarius, au milieu de plus de 500 personnes originaires principalement d’Afrique de l’Ouest, au milieu de la mer Méditerranée, entre l’Afrique et l’Europe.

« Si seulement il n’y avait pas d’ingérence politique… il faut qu’on nous laisse nous africains nous débrouiller nous mêmes, qu’on nous laisse commander chez nous, on nous impose des dirigeants, mais nous avons une culture, qu’on nous laisse faire ! En Afrique de l’Ouest on nous impose toujours des dirigeants. Pour faire quelque chose il faut la connaître. Je veux être l’homme ou faire partie des hommes qui vont changer mon pays. Et J’espère un jour pouvoir vous inviter chez moi, et peut-être que vous déciderez de rester !»

*Le nom a été changé

Par Mathilde Auvillain

Crédits photos : Andrea Kunkl

Derniers témoignages

Jahia*

"À la frontière avec le Niger, j'ai été kidnappée avec d'autres personnes fuyant leur pays. Un groupe d'hommes nous a demandé de payer 500 000 Francs CFA pour être libérés. Ils nous ont dit d'appeler nos familles tout en nous battant pour obtenir cet argent. Je n'avais plus de famille à appeler."

Voir son histoire

Moussa*

« J'ai essayé de fuir la Libye six fois, mais j'ai été intercepté par les garde-côtes libyens quatre fois, et envoyé en prison immédiatement après. C'était un cauchemar. »

Voir son histoire

Contenu | Menu | Bouton d
Share This