Urgence absolue en Méditerranée Centrale
6 juillet 2022
Des alertes incessantes d’embarcations en détresse en mer, huit sauvetages dont trois de nuit, douze jours à prendre soin de naufragé.e.s qui ont connu les pires souffrances en Libye avant une traversée de la mer éprouvante et un débarquement des 306 personnes à Pozzalo, en Sicile, le 6 juillet. Retour sur une mission très dense, alors que les périodes d’attente en mer pour un port sûr tendent à se prolonger.

Secourues par les équipes de l’Ocean Viking lors de huit opérations de sauvetage entre le 24 juin et le 4 juillet, dont trois de nuit, certaines des 306 personnes prises en charge ont dû patienter jusqu’à douze jours avant le début du débarquement à Pozzallo ce 6 juillet. Parmi elles, on comptait 53 femmes (dont quatre enceintes de six à neuf mois), 87 mineur.e.s non accompagné.e.s, sept enfants de moins de quatre ans et un bébé de neuf mois.

Or ni les longs pourparlers des États européens dans le cadre du Pacte sur les migrations et l’asile, ni la répétition récente des blocages prolongés en mer, ne laissent présager de meilleurs jours à venir pour les naufragé.e.s et les ONG de sauvetage.

Les sauvetages de nuit sont d’autant plus délicats que les personnes naufragées sont anxieuses, sachant qu’elles ignorent si ce sont des humanitaires qui arrivent pour les secourir ou des garde-côtes libyens qui tentent de les intercepter. Un seul mouvement de foule sur ces embarcations surchargées et c’est la catastrophe. Crédits : Anthony Jean / SOS MEDITERRANEE

Des jours à dériver en mer sans eau

En période estivale, les traversées se multiplient car la mer est plus calme. Pendant cette mission, nos équipes ont en effet reçu de très nombreuses alertes : certaines ont donné lieu à un sauvetage, d’autres à des interceptions, d’autres n’ont pas pu être localisées. Or certaines de ces personnes secourues sur les huit embarcations retrouvées par l’Ocean Viking ont passé jusqu’à 60 heures en mer, sous un soleil de plomb, sans vivres ni eau. Souvent, elles étaient si nombreuses à bord qu’elles ne pouvaient pas changer de position sans risque de tomber à l’eau. Lorsqu’elles sont arrivées sur notre navire, nombreuses sont celles qui n’arrivaient même pas à tenir sur leurs jambes.

La plus longue attente de l’année : quand l’incertitude devient insupportable

Mais une fois à bord de l’Ocean Viking, le soulagement d’avoir la vie sauve a rapidement fait place à l’incertitude chez les rescapé.e.s, particulièrement lorsque le nombre de jours d’attente pour un port sûr s’allongeait, jusqu’à atteindre douze jours… surtout après les épreuves subies en Libye et en mer, alors que la chaleur et la promiscuité jouent sur leur moral et leur état de santé.

Le témoignage de Samuel, 17 ans, en dit long sur la situation en Libye et l’état d’esprit de celles et ceux qui arrivent à s’en échapper… « J’ai été frappé pendant trois jours par quatre gardes libyens. (…) L’un d’eux avait un couteau, d’autres avaient des armes à feu. Ils ont commencé à nous tabasser jusqu’à nous mettre au sol. On ne pouvait rien faire. (…) J’ai perdu beaucoup de sang ce jour-là. Mes cicatrices me font mal. Moi-même je m’arrête devant un miroir comme ça pour regarder, et j’ai les larmes aux yeux. Je n’ai rien fait pour mériter ce genre de vie. En Libye il n’y a pas de lois. Tout le monde à des armes là-bas. J’ai décidé de traverser la Méditerranée pour gagner ma liberté, parce qu’en Libye il n’y a pas de liberté. »

Ainsi, pendant cette interminable période d’attente, la vingtaine de membres de l’équipe de SOS MEDITERRANEE et de la FICR se sont relayées jour et nuit pour distribuer à manger et à boire, veiller aux autres besoins essentiels des personnes rescapées, les réconforter, et s’assurer que le désespoir ne gagne pas les plus vulnérables. De leur côté, la sage-femme, le médecin et l’infirmière à bord ont enchaîné des consultations auprès des blessé.e.s, malades et femmes enceintes.

Pourtant, des demandes répétées avaient été adressées aux autorités maritimes compétentes depuis le premier sauvetage le 24 juin, mais l’assignation d’un port sûr « dans les meilleurs délais », comme le prescrit le droit maritime, n’a été reçue que le 5 juillet. Pour les rescapé.e.s, cette attente ajoutait encore à leurs souffrances.

Retour sur huit sauvetages risqués

Parti de Marseille le 18 juin après une escale qui a permis de nombreuses interventions techniques, l’Ocean Viking met le cap sur la Méditerranée centrale et atteint la zone de recherche et de sauvetage au large de la Libye, dans les eaux internationales, le 22 juin. À de nombreuses reprises au cours de sa patrouille, l’équipe se mobilise à la suite d’appels de détresse ou de signalements, sans toutefois trouver toutes les embarcations en péril.

  1. Mais le vendredi 24 juin après-midi, 15 personnes à bord d’une barque en fibre de verre en mauvais état, repérée depuis la passerelle de l’Ocean Viking, sont secourues par nos équipes.
  2. Dès le dimanche 26 juin, notre navire reçoit un appel radio d’un bateau de pêche concernant une embarcation en détresse à 10 miles nautiques du navire, dans les eaux internationales, au large de Garabulli (Libye). Cette fois, ce sont 75 personnes, sans gilets de sauvetage, qui sont ramenées à bord saines et sauves après avoir passé près de 12 heures en mer.
  3. Le lundi 27 juin à 7h du matin, l’Ocean Viking secourt 67 personnes dans la région de recherche et de sauvetage maltaise, après avoir recherché l’embarcation sans relâche durant toute la nuit. Les survivant.e.s – notamment 17 femmes, 28 mineurs non accompagnés et trois enfants de moins de quatre ans – sont épuisés après 48 longues heures passées en mer. Lorsqu’on les hisse à bord du navire, la plupart s’effondrent littéralement.
  4. Trois jours plus tard, soit le jeudi 30 juin à 9h, l’Ocean Viking repart à la recherche d’un bateau en bois signalé en détresse dans la zone SAR libyenne, dans les eaux internationales. Lorsqu’enfin la passerelle repère l’embarcation en péril à la mi-journée à 40 miles nautiques de la position relayée, les 49 personnes à bord sont soulagées de voir arriver le premier canot de sauvetage de SOS MEDITERRANEE pour les secourir. Mais alors que notre équipe procède à la distribution des gilets de sauvetage, le patrouilleur 656 « Zawiyah » des garde-côtes libyens arrive sur les lieux. Il gardera ses distances et toutes les personnes naufragées pourront être transférées sur l’Ocean Viking en toute sécurité.
  5. Cette même soirée du 30 juin, l’avion Seabird relaie un « mayday » concernant un bateau en détresse dans la région de recherche et de sauvetage maltaise, soit à environ trois heures de la position de l’Ocean Viking. Mais vers 23h, alors que notre navire navigue vers la position signalée par une nuit opaque, l’équipe repère une autre embarcation en détresse et procède au sauvetage des huit personnes qui y prenaient place.
  6. Pendant ce temps, le voilier Imara, proche du cas de détresse relayé par le Seabird, continue les recherches et finit par localiser cette autre embarcation, dont la nouvelle position nous est relayée. Aussitôt les huit rescapé.e.s en sécurité, l’Ocean Viking se dirige vers cette nouvelle cible et procède, peu avant 1h du matin en ce vendredi 1er juillet, au sauvetage de 14 personnes qui ont relaté avoir quitté la Libye le mardi précédent, et avoir passé 60 heures en mer.
  7. Le dimanche 3 juillet, soit plus de neuf jours après le premier sauvetage, alors que la nuit était tombée, une embarcation en bois surpeuplée est repérée dans la zone de recherche et de sauvetage maltaise. Ce sont 63 personnes qui seront hissées à bord par les membres de notre équipe.
  8. Enfin, dès le lendemain, vers 16h en ce lundi 4 juillet, l’Ocean Viking est informé par Alarm phone, numéro d’urgence géré par une ONG, d’une petite embarcation pneumatique en détresse à cinq heures de navigation de sa position. Il repart sans tarder et porte secours à 15 personnes exténuées aux alentours de 21h. L’embarcation dérivait en pleine mer depuis deux jours.

Ce sont donc 306 femmes, hommes et enfants – dont un nourrisson de quelques mois – qui doivent cohabiter sur le pont exigu de l’Ocean Viking avant de pouvoir commencer à débarquer à partir du 6 juillet à Pozzallo, en Sicile. Les principales nationalités revendiquées par les personnes rescapée sont la Guinée Conakry, la Côte d’Ivoire, l’Égypte, le Mali, l’Érythrée, le Nigeria, le Soudan Nord, le Bangladesh et le Niger.

Les traversées et les morts se multiplient

Chaque année, à l’arrivée des beaux jours, le nombre de traversées augmente en raison de conditions de navigation plus clémentes. Ainsi, au moment où les équipes de l’Ocean Viking alternaient des opérations de sauvetage et la recherche d’embarcations dans cette immense zone maritime qui sépare la Libye de l’Italie, soit plus de 300 km de mer entre les deux pays, d’autres personnes naufragées étaient interceptées et ramenées dans l’enfer libyen ou disparaissaient en mer. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, depuis le début de l’année 2022, pas moins de 805 personnes ont trouvé la mort en Méditerranée centrale en tentant la périlleuse traversée. À ce macabre décompte s’ajoutent toutes celles et tous ceux qui ont disparu sans témoin.

L’ONG Médecins sans frontières en a récemment été témoin, lorsque son navire de sauvetage, le Geo Barents, a été confronté à un sauvetage critique lors duquel une vingtaine de personnes sont décédées, dont une femme enceinte. L’embarcation de fortune coulait et de nombreuses personnes se trouvaient déjà dans l’eau lorsque le navire est arrivé sur place, à la suite d’un appel de détresse. Une femme enceinte a été recueillie à bord mais n’a pas survécu malgré les tentatives désespérées pour la sauver, a indiqué MSF. Un drame qui en cache combien d’autres ?

Attente d’un port sûr : la tendance est à la hausse

Pour SOS MEDITERRANEE et les autres ONG de sauvetage en mer, la tendance observée ces derniers mois est alarmante. Alors qu’en moyenne, en 2021, il fallait environ six jours d’attente – ce qui est déjà très long pour ces rescapé.e.s éprouvé.e.s -, les personnes secourues par l’Ocean Viking en mai ont passé jusqu’à dix jours à bord de notre navire avant d’obtenir l’autorisation de débarquer dans un lieu sûr. Et ce dernier blocage de 12 jours ne vient que confirmer cette tendance.

Depuis des années SOS MEDITERRANEE interpelle les pays de l’UE pour la mise en place d’un mécanisme européen coordonné et solidaire pour le débarquement des personnes naufragées en Méditerranée. Or des discussions ont repris à ce sujet au sein des États membres de l’Union européenne, sous l’égide de la présidence française.

Pacte sur les migrations et l’asile : timides avancées

Le 10 juin 2022, les ministères de l’Intérieur des États membres de l’UE et des États associés à l’espace Schengen se sont en effet réunis à Luxembourg.

Un accord volontaire sur un mécanisme de solidarité pour la relocalisation des personnes secourues en mer a été proposé lors de cette réunion dans le cadre du nouveau Pacte sur les migrations et l’asile. Le 22 juin dernier, 21 États dont 18 membres de l’UE et trois associés à l’espace Schengen* ont confirmé leur participation au mécanisme de solidarité pour la répartition des personnes secourues en Méditerranée.

Toutefois, les détails d’un tel mécanisme ne sont pas connus et doivent encore faire l’objet de négociations ultérieures. SOS MEDITERRANEE reste donc dans l’attente d’une mise en application effective de ces dispositions.


Belgique, Bulgarie, Chypre, République tchèque, Allemagne, Grèce, Espagne, Finlande, France, Croatie, Irlande, Italie, Lituanie, Luxembourg, Malte, Pays-Bas, Portugal, Roumanie, Norvège, Suisse, Liechtenstein.

Lire aussi le Récapitulatif de cette mission sur le fil de nos Tweets

Photo : Anthony Jean / SOS MEDITERRANEE

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