« Que reste-t-il de ce naufrage ? » Justine, marin-sauveteuse à bord de l’Ocean Viking
21 avril 2022

Avertissement – contenu difficile. Le texte suivant décrit le naufrage mortel survenu dans la nuit du 21 au 22 avril 2021, il y a un an. Justine, marin-sauveteuse à bord de l’Ocean Viking à ce moment-là, revient sur ce tragique évènement.

Le 22 avril 2021 mouraient 130 humains en Méditerranée centrale. Peut-être plus. Peut-être moins. Combien étaient-ils, combien étaient-elles ? De ces individus, nous n’aurons croisé que quelques corps à la dérive autour de morceaux de plastique éventrés par des vagues hautes de 6 mètres. Une nuit durant, nous avons navigué avec l’espoir de les retrouver malgré une houle grandissante sous le souffle d’une importante tempête. Au petit matin, toujours rien. Nos calculs prévoyaient pourtant de les localiser vers 4h. La détérioration météorologique combinée à la fragilité de l’embarcation surchargée poussait à envisager un sauvetage extrêmement critique. Délicate pour notre propre sécurité, la mise à l’eau de nos canots d’intervention n’était même pas garantie. C’est dire à quel point cette embarcation à la dérive n’avait aucune chance. Les heures ont défilé, nos recherches persévéré. L’optimisme à bord, lui, s’est résorbé.  

En coopération avec trois navires marchands déroutés depuis la veille suite à un Mayday relayé par un avion de Frontex sur le canal d’urgence maritime, nous menions une course contre la montre durant laquelle le silence des centres de coordination et de recherches fut assourdissant. Aucun soutien aérien ou maritime de la part des autorités ne fut officiellement déployé pour accompagner ou appuyer les recherches malgré la réitération de nos demandes. Bien que le droit maritime l’impose, les autorités responsables restèrent hors de toute coordination opérationnelle, laissant la société civile et trois navires commerciaux combler le vide sciemment laissé, et délégant à la mer le soin arbitraire de noyer un sujet embarrassant.  

Vers 13h, des corps flottants mêlés à l’absence de dizaines d’autres que nous ne recenserons jamais nous extirpèrent de l’attente. D’évidence, il n’y avait plus personne à qui porter assistance. Le naufrage du 22 avril 2021 n’est pas la résultante d’une tempête fortuite en Méditerranée centrale. Le 22 avril 2021, des hommes, des femmes, peut-être des enfants, périrent en mer, victimes de l’abdication des États quant à leurs obligations légales en matière de recherche et de sauvetage. Un naufrage de plus, mais surtout un de trop, qui sonne comme une rengaine dont la bande sonore serait usée d’avoir été trop répétée. 

Un an après, que reste-t-il de ce naufrage et de la minute de silence teintée d’amertume réalisée à bord de l’Ocean Viking ? Quelques titres de presse archivés et des images imprimées dans nos têtes en guise de témoignages de ce naufrage. Mais aussi et surtout des familles et amis sans nouvelle de leurs proches non identifiés. Qui un jour répondra de son inaction délibérée face à l’obligation légale de porter assistance à ces 130 individus, aux plus de 19 300 personnes disparues en mer depuis 2014 recensées par l’Organisation internationale pour les migrations, et à tous les autres dont la disparition demeure silencieuse car non documentée ? Combien encore de naufragé.e.s anonymes pour convertir le cimetière Méditerranée en fosse commune?

Justine, marin-sauveteuse de SOS MEDITERRANEE à bord de l’Ocean Viking

Voir le dernier Regards sur la Méditerranée centrale sur le contexte en mer et les plus récents naufrages

Crédit photo : Flavio Gasperini / SOS MEDITERRANEE

Share This