Femmes en Méditerranée : visages et parcours de migration – CONFÉRENCE EN LIGNE 8 MARS 2021
8 mars 2021

« Ce qui caractérise leur parcours, c’est la terreur absolue, qui peut durer des mois, des années… »

Camille Schmoll, autrice du livre Les damnées de la mer
 

A voir ou à revoir : dans cette conférence en ligne tenue ce 8 mars pour la Journée internationale des droits des femmes, Camille Schmoll, directrice de recherche à l’EHESS, Nejma Brahim, journaliste à Mediapart récemment montée à bord de l’Ocean Viking, et Laurence Bondard, chargée de communication aux opérations de SOS MEDITERRANEE, portent un trop rare éclairage sur le parcours de ces femmes à la résilience extraordinaire qui ont entrepris un parcours migratoire marqué par des violences multiples et traversé la mer au péril de leur vie.

« Il faut restituer la part des femmes dans les migrations parce qu’on l’oublie parfois, mais les femmes sont tout aussi nombreuses que les hommes dans les chiffres sur la migration dans le monde : la moitié des migrants sont des migrantes. Y compris sur ces routes particulièrement périlleuses que sont les routes maritimes, elles représentent entre un cinquième et un sixième des arrivées…» explique Camille Schmoll. « La mortalité des femmes en migration est bien plus élevée que celle des hommes.  On manque d’information pour chiffrer cette situation mais on sait que du fait de la vulnérabilité liée au genre – lorsqu’on arrive à retrouver les corps et à connaitre le sexe des victimes – on constate que les femmes ont beaucoup plus de chances de périr en mer ou dans le désert que les hommes. »

Organisée conjointement par les associations suisse et française de SOS MEDITERRANEE, cette conférence en ligne a été menée en partenariat avec RFI et animée par Juliette Gheerbrant, journaliste à RFI, qui est montée à bord de l’Aquarius en 2016 pour un reportage au long cours. Pendant la conférence, elle a d’ailleurs partagé quelques réminiscences de son expérience : « A bord du navire, j’ai le souvenir de femmes qui dormaient, dormaient sans cesse, pour récupérer, et sans doute aussi pour fuir la réalité et tout ce qu’elles avaient subi en Libye… Le séjour à bord est vraiment une parenthèse de sécurité et de répit pour les femmes. »

Emprisonnement, violences sexuelles, esclavage, torture et autres sévices… Ces expériences traumatiques vécues de manière systématique et répétée par les femmes en Libye, Nejma Brahim les a longuement évoquées au travers des nombreux témoignages qu’elle a pu récolter à bord de l’Ocean Viking lors de la plus récente mission du navire. « Le mari d’Aïcha était dans la cellule à côté. Aïcha et sa fille Adjara étaient dans une cellule avec d’autres femmes. (…) Elle était enceinte. Elle a accouché en prison. Elle résume les choses en ces termes. « Ce sont des bêtes, ce sont des monstres qui agissent sans pitié, aucune. » Ils l’ont donc violée avant l’accouchement, alors qu’elle était enceinte, et très peu de temps après l’accouchement… Ce n’était pas qu’elle, les autres femmes qui étaient avec elle dans sa cellule ont subi le même sort. Elle a accouché sans assistance, ce sont les autres occupantes qui l’ont aidée du mieux qu’elles pouvaient. »

La traversée de la mer est pour ces femmes une échappatoire à l’enfer. Et chacune de souligner la force, la résilience des ces femmes courageuses et pleines de ressources… « Constance a été secourue en 2017.  Le médecin était monté à bord du Rhib (canot de sauvetage) pour identifier les urgences potentielles sur le bateau en bois. A son approche, il se rend compte qu’une femme a accouché pendant le calvaire de la traversée. La femme est toujours reliée au bébé par le cordon ombilical. Et la voilà qui se hisse à bord de l’Aquarius à la force de ses bras, en tenant de l’autre son bébé. C’est dire la force de ces femmes ! » témoigne Laurence Bondard.

Cet échange s’inscrivait dans un cycle de conférences en ligne inauguré en 2020 que vous pouvez consulter sur la chaîne Youtube de SOS MEDITERRANEE.

Merci à tous les partenaires qui ont relayé l’événement ou qui le feront sur la base de cet article : Afrovibe, Aix-Marseille Université, Ancrages, Ben&Jerry’s, La Cimade (national) et La Cimade Marseille, CMCAS, Collectif Bienvenue, Collectif la Créole, Coordination Sud, Femmes d’ici et d’ailleurs, Festival de Marseille, La Fiesta des Suds, F-information, Fondation good planet, Fonds Agnèsb/La Fab, Maraboutage, Migrations en question, Musée national de l’histoire de I’immigration, One Heart, Organisation suisse pour l’aide aux réfugiés, Refugee Food Festival Marseille, Rocher de Palmer, Strasbourg/Lieu d’Europe, Territoires solidaires…

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Les conférencières

Juliette Gheerbrant (en haut à gauche), journaliste à RFI, assurait la modération de la conférence. Elle a travaillé plusieurs années sur l’Europe et suit de près les questions liées aux flux migratoires. Elle était elle-même à bord de l’Aquarius lors d’une ses premières opérations de recherche et sauvetage en 2016. Découvrez son reportage au long cours sur RFI.

Camille Schmoll (en haut à droite) est directrice d’études de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, membre du Laboratoire géographie-cités et de l’Institut convergences migrations. Elle travaille depuis une vingtaine d’années sur les migrations internationales dans l’espace méditerranéen. Elle a publié notamment en 2015 « Migrations en Méditerranée » avec Hélène Thiollet et Catherine Wihtol de Wenden; en 2018 « Méditerranée : des frontières à la dérive » avec Nathalie Bernardie-Tahir et « Les damnées de la mer : femmes et frontières en Méditerranée » en 2020. Dans son dernier ouvrage, elle analyse les migrations féminines et revient sur l’importance de « féminiser le regard des chercheur.euse.s » en la matière. Ecoutez le podcast de Camille Schmoll sur RFI.

Laurence Bondard (en bas à gauche) est chargée de communication à bord de l’Ocean Viking. Elle a rejoint les équipes opérationnelles de SOS MEDITERRANEE il y a plus de deux ans. Elle est le trait d’union indispensable entre les équipes à bord du navire et les équipes à terre, et a recueilli de nombreux témoignages de ces femmes rescapées aux parcours multiples à bord du navire. Retrouvez l’un de ces témoignages ici. 

Nejma Brahim (en bas à droite) est journaliste à Mediapart. Elle travaille sur les migrations et s’intéresse depuis plusieurs années à la politique et aux sujets de société. Elle était à bord de l’Ocean Viking en janvier et février 2021 et a été à la rencontre des 796 personnes secourues au cours de cette période. Parmi elles, 112 étaient des femmes. Retrouvez son reportage à bord ici (réservé aux abonnés Mediapart).

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