Avant d’atteindre la Méditerranée, il y a des mois, parfois des années de route. Des milliers de kilomètres, plusieurs pays traversés, le désert avant la mer. Ces trajectoires d’exil convergent souvent vers la Libye, véritable goulet d’étranglement avant la traversée vers l’Europe, l’une des routes migratoires maritimes les plus meurtrières au monde.
Selon les données du projet Missing Migrants de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 35 144 personnes ont perdu la vie en Méditerranée depuis 2014. À titre de comparaison, 19 166 décès ont été recensés sur les routes migratoires africaines, 13 271 sur les routes d’Asie de l’Est et 11 515 sur celles d’Amérique centrale. Mais ces chiffres restent largement sous-estimés : en mer notamment, de nombreuses disparitions ne sont jamais comptabilisées, en l’absence de traces ou de témoins.
Une mosaïque de nationalités
Près des deux tiers des tentatives de traversée recensées en Méditerranée s’effectuent sur la route de la Méditerranée Centrale, majoritairement au départ de la Libye, dont les côtes se situent à 300 kilomètres de Lampedusa, porte d’entrée vers l’Europe la plus proche.
Depuis 2016, à bord de l’Aquarius puis de l’Ocean Viking, les 48 nationalités des personnes secourues racontent la diversité de ce qui les force à partir : du Soudan, à cause du conflit armé et des violences au Darfour ; de Syrie, en raison d’une guerre qui dure depuis plus d’une décennie ; mais aussi du Bangladesh, du Pakistan, d’Égypte ou d’Éthiopie, où l’absence de perspectives économiques et l’impossibilité de se projeter dans ces pays pèsent tout autant que la violence directe. S’y ajoutent des personnes originaires du Mali, de Guinée, du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire ou du Nigeria, dont les parcours combinent le plus souvent plusieurs facteurs : instabilité politique, violences localisées, dérèglements climatiques affectant les récoltes et les moyens de subsistance, et absence de toute perspective d’avenir dans leur pays.
Depuis 2016, les nationalités les plus représentées à bord des navires de SOS MEDITERRANEE sont les Nigérians (14 %), les Érythréens (11 %), les Bangladais (8 %), les Ivoiriens (8 %), les Guinéens (8 %), les Maliens (7 %) et les Soudanais (5 %).

Le Soudan : de la guerre à l’exil
L’augmentation du nombre de personnes originaires du Soudan secourues en Méditerranée centrale ces dernières années illustre l’impact direct des crises sur les mouvements d’exil.
Alors qu’elles représentaient environ 1 % des personnes secourues par nos équipes en 2016, leur proportion a fortement augmenté après la répression qui a suivi la révolution populaire de 2019. Cette année-là, près d’un quart (24 %) des personnes secourues étaient originaires du Soudan.
Le déclenchement de la guerre civile en avril 2023 a provoqué un nouvel exode massif. Entre 2023 et 2026, les personnes originaires du Soudan représentent encore plus de 10 % des personnes secourues par l’Ocean Viking.
Pour Dhikra*, quitter son pays était devenu un enjeu de sécurité. « Je garde le souvenir d’un beau Soudan, même si maintenant il y a la guerre. La vie là-bas est devenue dangereuse, surtout pour les femmes à cause des violences sexuelles. Ma famille a insisté pour que je parte afin de me protéger. »
Originaire du Darfour à l’ouest du Soudan, Amani* décrit quant à lui un climat de violence généralisée. « En ce moment dans ma région, les membres des Forces de soutien rapide attaquent régulièrement la population. Ils veulent nous forcer à rejoindre leur milice et à tuer des civils. Si nous n’obéissons pas, ils nous tuent. Ils violent les femmes et détruisent les villages. J’ai décidé de quitter le pays pour des raisons de sécurité. »
Le Bangladesh : fuir la misère
Les Bangladais représentent 8 % des personnes secourues par les équipes de SOS MEDITERRANEE, et près de 22 % depuis 2020. Ce pays, parmi les plus pauvres au monde, subit le dérèglement climatique de plein fouet et est traversé par de violentes tensions religieuses et communautaires. « Quand j’étais au Bangladesh, j’ai été la cible d’une communauté rivale qui cherchait à se venger des problèmes qu’elle avait avec mon cousin”, raconte Moinul* . “Des disputes qui durent depuis la génération de mes grands-parents ».
Pour Mohammed Anis*, 23 ans, secouru en octobre 2023 après un périple de plus de 7 000 km, la “traversée” a coûté 24 000 $ US et il précise : « J’ai subi de nombreux actes de torture. »
L’enfer libyen
Pour la grande majorité des personnes qui empruntent la route de la Méditerranée, la Libye est souvent la plus longue et la plus violente étape d’un parcours d’exil souvent très difficile. Paradoxalement, les Libyens représentent à peine 1 % des personnes secourues par SOS MEDITERRANEE depuis le début de ses opérations.
Le pays est devenu, au fil des années, le principal point de départ des migrations vers l’Europe, dans un contexte d’absence d’État central depuis 2011 propice à tous les trafics. En 2018, un rapport sénatorial français estimait à 25 % la part de l’économie de la migration dans le PIB libyen.
Dans ce contexte, les personnes en transit se retrouvent exposées à des violences systématiques : détentions arbitraires dans des camps, travail forcé, esclavage, extorsion, sévices physiques et sexuels. Les témoignages recueillis par les équipes de SOS MEDITERRANEE à bord de l’Ocean Viking décrivent une réalité récurrente et qui n’a pas évolué en dix ans, « l’enfer libyen ».
La mortalité en Méditerranée centrale
Ce n’est qu’après un très long parcours terrestre que commence l’étape de la traversée en mer elle-même. Depuis 2014, plus de 26 700 décès et disparitions ont été enregistrés sur la seule route de la Méditerranée centrale, ce qui en fait l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde.
Cette mortalité s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs : la longue distance à parcourir en haute mer (300 à 400 km séparent les côtes libyennes de l’Italie), l’état des embarcations utilisées — des bateaux de fortune, surchargés et impropres à la navigation — et le manque chronique de capacités de recherche et de sauvetage déployées dans cette zone par les États eux-mêmes.
La Méditerranée centrale est restée l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde en 2025 : 1 330 décès recensés dans cette seule portion de mer — sur un total de 2 185 décès ou disparitions enregistrés dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Un chiffre qui, comme le rappellent systématiquement les organisations humanitaires, reste bien inférieur à la réalité, du fait des naufrages invisibles.
Derrière chaque parcours se trouve une histoire singulière, une décision rarement anticipée, un exil non choisi. La Méditerranée centrale n’est pas meurtrière par fatalité géographique : elle l’est aussi parce que les moyens de recherche et de sauvetage déployés par les États restent largement insuffisants au regard des besoins, et parce que les obstacles opposés aux navires humanitaires — immobilisations administratives, ports de débarquement éloignés, criminalisation croissante — réduisent d’autant leur capacité à porter secours à temps.
C’est dans cet espace humanitaire réduit, malgré l’insuffisance des moyens de secours et l’ampleur des besoins, que les navires comme l’Ocean Viking continuent d’agir.
Crédit photo : Ana Grucia / SOS MEDITERRANEE

