Dix ans après le premier sauvetage de SOS MEDITERRANEE, l’association s’apprête à ouvrir un nouveau chapitre avec l’arrivée de Pierre Micheletti à sa présidence, succédant à François Thomas. Ensemble, ils reviennent sur les évolutions du contexte migratoire, les défis qui attendent l’association et les convictions qui continuent de guider son action. Entretien croisé.
Qu’est-ce qui, selon vous, a le plus évolué depuis les débuts de SOS MEDITERRANEE, et qu’est-ce qui, au contraire, n’a pas changé ?
François Thomas : Ce qui a le plus changé, c’est sans doute la manière dont les questions migratoires sont aujourd’hui instrumentalisées dans le débat public. Nous assistons à une forme de déshumanisation croissante des personnes en migration, tandis que l’État de droit est de plus en plus remis en cause, parfois même ouvertement piétiné. Dans le même temps, les naufrages se poursuivent en Méditerranée et suscitent moins d’attention qu’auparavant. SOS MEDITERRANEE, qui a été récompensée et saluée à ses débuts, est devenue au fil des années un témoin dérangeant de cette réalité.
Ce qui n’a pas changé, en revanche, c’est la force du désir de vivre et d’espérer. On n’empêchera jamais des femmes et des hommes de chercher un avenir meilleur pour eux-mêmes ou leurs enfants. Les traversées continuent, malgré les dangers. Et malgré les obstacles qui se multiplient, nous sommes toujours là pour tendre la main et sauver des vies.
Pierre Micheletti : Ce qui a profondément évolué, c’est la criminalisation croissante de la question migratoire. Aujourd’hui, même le geste élémentaire qui consiste à secourir des personnes risquant de se noyer peut être contesté dans sa légitimité, alors même que nos interventions répondent à des situations de détresse reconnues par les autorités maritimes compétentes. Cela montre à quel point certaines barrières morales s’effacent dès lors qu’il est question de migration.
Ce qui n’a pas changé, ce sont les raisons qui poussent les personnes à prendre la mer. Les traversées ne sont pas la cause du problème, elles en sont le symptôme. Comme l’écrivait la poétesse Warsan Shire : « Personne ne monte sur un bateau à moins que la mer ne soit plus sûre que la terre qu’elle quitte. » Derrière chaque traversée, il y a avant tout un espoir de survie.
Y a-t-il une rencontre, un sauvetage ou un moment vécu avec l’association qui résume, à vos yeux, ce qu’est SOS MEDITERRANEE ?
François Thomas : Il est impossible de résumer sept années de présidence à un seul moment. Je pense aux bénévoles, aux équipes salariées, aux personnes rescapées, aux soutiens de l’association, à des moments marquants comme notre rencontre avec le pape François ou encore à l’embarquement que j’ai eu la chance d’effectuer à bord de l’Ocean Viking. Ce qui relie tous ces souvenirs, ce sont les liens tissés et les regards échangés. Au fond, SOS MEDITERRANEE, c’est avant tout une aventure profondément humaine. C’est un formidable mouvement citoyen porté par des milliers de personnes qui continuent de défendre des valeurs de solidarité et d’humanité que l’Europe des nations semble avoir abandonnées.
Pierre Micheletti : Lors d’une mission à bord de l’Ocean Viking en août 2025, j’ai pris pleinement conscience de ce que représente un sauvetage en mer. Avant cela, je ne mesurais pas à quel point ces opérations exigeaient une concentration et une maîtrise exceptionnelles. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est que les équipes ne secourent pas seulement des individus, mais prennent en charge un groupe humain dans son ensemble. En tant qu’ancien médecin urgentiste, j’avais l’habitude d’une approche individuelle du soin. À bord, j’ai découvert une expertise fondée sur la prise en charge d’une communauté entière. C’est une dimension essentielle du savoir-faire de SOS MEDITERRANEE.
Quels seront les grands chantiers de l’association dans les prochaines années ?
François Thomas : Le premier défi est de continuer à changer les regards. Dans un contexte où les discours de rejet et de déshumanisation se banalisent, notre mission de témoignage est plus essentielle que jamais. Il nous faut continuer à raconter ce que nous observons en mer, à rétablir les faits et à défendre la dignité des personnes secourues. En tant qu’association européenne, SOS MEDITERRANEE doit également poursuivre le renforcement de son réseau et de sa mobilisation citoyenne. Enfin, les entraves qui nous sont imposées augmentent considérablement le coût de nos opérations. Nous devons donc continuer à élargir nos soutiens pour garantir la pérennité de nos missions.
Pierre Micheletti : Il s’agit en premier lieu de résister aux différentes formes de pression exercées contre l’association. Elles prennent plusieurs formes : les campagnes de dénigrement, les contraintes juridiques, l’étouffement financier et, parfois, la violence directe. Mais résister ne suffit pas. Nous devons également préserver notre capacité à agir. Derrière l’Ocean Viking, il y a la volonté de milliers de citoyennes et de citoyens qui considèrent que sauver des vies en mer reste une exigence fondamentale d’humanité. C’est cette mobilisation que nous devons continuer à faire vivre.
Si vous deviez vous adresser aux bénévoles, aux équipes et aux soutiens de l’association, que leur diriez-vous ?
François Thomas : Je voudrais avant tout leur dire merci. Merci pour leur engagement, leur énergie, leur solidarité et leur humanité. Dans les moments les plus difficiles, notre collectif n’a jamais faibli ; il s’est même renforcé. Face à tous les murs qui se dressent en mer comme à terre, continuons à tendre la main pour sauver des vies. Résistons et ne lâchons rien. La mobilisation exceptionnelle organisée à l’occasion des dix ans des opérations de sauvetage de SOS MEDITERRANEE, à Marseille comme dans de nombreuses villes, montre que l’espoir et la solidarité restent bien vivants.
Pierre Micheletti : Merci, parce que votre engagement donne une force considérable à notre action. Il permet de démultiplier la visibilité de nos actions et de mobiliser les ressources nécessaires à la poursuite des sauvetages. Mais il a une autre valeur, tout aussi importante : il nous rappelle qu’une partie de la société refuse l’indifférence et continue de se reconnaître dans ces gestes élémentaires d’humanité. Être bénévole ou donateur.trice de SOS MEDITERRANEE, ce n’est pas seulement faire preuve de générosité ; c’est aussi affirmer une conviction, celle que la solidarité et le secours en mer demeurent des principes non négociables.
Crédit photo : SOS MEDITERRANEE

