Pour pallier le désinvestissement de l’Union Européenne et de ses États membres en mer Méditerranée, les ONGs de recherche et de sauvetage coopèrent étroitement. Depuis les airs, la terre ou en mer, la surveillance, le repérage et la transmission des alertes sont autant d’étapes clés avant d’intervenir.
Surveiller et repérer : le prérequis de toute intervention
Pour pouvoir porter secours à une embarcation en détresse, encore faut-il la localiser. La Méditerranée centrale s’étendant sur plusieurs centaines de kilomètres carrés, leur surveillance et leur repérage relèvent du défi. Dans un contexte où les Etats se désengagent de leurs responsabilités au regard du droit international maritime, et donc de leurs moyens de surveillance, les ONGs de sauvetage sont le plus souvent livrées à elles-mêmes.
Les embarcations fournies par les passeurs ne disposent d’aucun système d’identification ni de géolocalisation. Conséquence : à bord des navires humanitaires, les équipages doivent souvent s’en remettre à l’observation à la jumelle, depuis le pont du navire, pour détecter les cas de détresse.
Partager l’information pour mieux coopérer
Face à cette réalité, de plus en plus de moyens aériens viennent appuyer les ONGs de sauvetage en mer. C’est notamment le cas de Humanitarian Pilots Initiative (HPI), une ONG suisse spécialisée dans les opérations aériennes, qui organise depuis 2016 des vols au-dessus de la Méditerranée en lien avec l’ONG Sea-Watch. C’est avec HPI que SOS MEDITERRANEE a lancé l’opération Albatross en novembre 2025 depuis Lampedusa.
Grâce à notre avion Albatross UNO, capable de survoler une vaste zone maritime, cette mission permet d’alerter sur les situations de détresse et de documenter des violations du droit maritime et humanitaire qui, autrement, resteraient invisibles. Entre le lancement de la mission Albatross en novembre 2025 et juin 2026, notre équipage a ainsi repéré 37 embarcations en détresse transportant environ 1 800 personnes.
La coordination entre acteurs se concrétise par l’envoi de notifications aux autorités de recherche et sauvetage compétentes ainsi qu’aux navires de sauvetage dans la zone. Ces notifications se font sous la forme d’e-mails, ou d’appels de détresse émis via le canal radio d’urgence sur lequel l’ensemble des navires présents dans la zone sont branchés (Mayday relay).
Aux yeux dans le ciel, s’ajoute l’aide de l’organisation Alarm Phone – Watch the Med, qui se consacre à la transmission d’appels de détresse émis par téléphone satellite. Créée en 2014, cette initiative citoyenne assure une permanence téléphonique tenue en continu par des bénévoles qui transmettent les appels de détresse aux autorités compétentes et aux navires humanitaires présents dans la zone.
Cette coopération entre acteurs humanitaires est indispensable, comme le souligne Soazic Dupuy, directrice des opérations de SOS MEDITERRANEE : « Alors que la coordination des secours par les États côtiers a quasiment cessé et que les alertes de détresse transmises par les autorités italiennes sont passées de plus de 50 % en 2016-2017 à moins de 1 % ces dernières années, les avions des ONG et les réseaux civils comme Alarm Phone sont devenus essentiels pour repérer les embarcations en détresse. »
Transmettre et recevoir l’alerte pour agir au plus vite
Une fois qu’un cas de détresse est identifié, l’alerte doit être transmise au centre de coordination et de sauvetage (MRCC) compétent – déterminé selon le droit maritime international par la zone de recherche et de sauvetage dans laquelle se trouve l’embarcation. En Méditerranée centrale, ce sont les autorités maltaises, italiennes, tunisiennes et libyennes qui sont concernées.
Pour les navires tels que l’Ocean Viking, le devoir d’informer les MRCC à tous les stades d’une opération de recherche et sauvetage n’implique pas pour autant la nécessité d’obtenir un accord pour effectuer le sauvetage. En effet, selon les traités internationaux, le secours en mer est un devoir et une obligation non-conditionnée à une autorisation étatique. En pratique, et malgré l’obligation pour les autorités de mettre tout en œuvre pour coordonner des opérations de sauvetage rapide et efficace, les MRCC se montrent souvent injoignables (spécialement la Libye et Malte) ou ne partagent pas les informations à leur disposition.
Il reste une dernière étape, elle aussi dépendante des autorités : l’assignation d’un port sûr, où les personnes secourues pourront débarquer. Le plus souvent, celui-ci se situe à plusieurs jours de navigation du lieu de sauvetage, résultat de la politique des ports éloignés appliquée par les autorités italiennes pour entraver l’action des ONGs de sauvetage en mer. Si un nouveau cas de détresse est signalé dans l’intervalle, l’Ocean Viking ne peut dévier sa trajectoire pour intervenir qu’avec l’accord explicite du MRCC italien, conformément au décret-loi “Piantedosi” adopté par le gouvernement de Giorgia Meloni en 2023. Si cet accord n’est pas obtenu, SOS MEDITERRANEE ne peut qu’espérer la présence sur la zone d’un autre navire humanitaire, ou faire prévaloir son obligation de sauvetage au regard du droit international en courant le risque d’une sanction automatique d’immobilisation du navire et d’une amende. D’où l’importance des efforts réalisés entre ONGs pour assurer une présence maximale et continue en Méditerranée centrale.
La coopération entre les acteurs humanitaires présents à terre, dans les airs et en mer permet de sauver des vies — mais elle est aujourd’hui fragilisée par des choix politiques qui entravent, chaque jour un peu plus, l’action des ONG de recherche et sauvetage.
Crédit photo : Ville Maali / SOS MEDITERRANEE

