Julia, chargée de communication à bord – « Il faut les laisser parler avec leurs propres mots »
25 février 2022

Sauver, protéger et témoigner sont les trois missions de SOS MEDITERRANEE. Julia, chargée de communication à bord de l’Ocean Viking, explique en quoi le témoignage des personnes rescapées à bord est indispensable pour mettre en lumière une réalité si peu connue du public. 

Faire entendre la voix des personnes secourues en Méditerranée, enregistrer leur histoire, répondre aux questions des médias à bord  constituent quelques-unes des tâches des chargé.e.s de communication qui se relaient à bord de l’Ocean Viking, comme membres à part entière l’équipe. Leur présence – et celle de journalistes internationaux indépendants sur le navire à chaque rotation – permet de relater précisément les étapes de nos opérations de sauvetage, en toute transparence, et de rendre leur humanité aux personnes secourues. Pour mieux comprendre leur travail, nous avons posé trois questions à Julia.

Les chargé.e.s de communication à bord sont des membres à part entière de l’équipe de sauvetage. Ici, Julia accueille des personnes rescapées à leur arrivée sur le navire. Photo : Flavio Gasperini / SOS MEDITERRANEE
 

1. En quoi consiste le travail des chargé.e.s de communication ?  

Nous travaillons à la fois à terre et à bord de l’Ocean Viking avec diverses responsabilités. Cela va des relations presse, à la veille sur le contexte en Méditerranée, la communication interne, un rôle de porte-parole, et puis bien sûr la collecte de matériel audiovisuel et de témoignages de rescapé.e.s. 

Notre tâche principale est de donner une voix à celles et ceux dont les histoires ont peu de chances d’être entendues et de témoigner de la réalité à laquelle nous sommes confrontés en Méditerranée centrale. A bord, nous accueillons des journalistes indépendants lors de chaque mission et nous sommes leur point de contact sur le navire. Nous traitons aussi les demandes que les autres médias adressent à l’équipage. Enfin, nous nous assurons que l’équipe à terre est régulièrement informée de nos opérations en mer et de tout ce qui se passe sur le navire. 

Comme tous les membres de l’équipe, Julia suit un entraînement aux gestes qui sauvent. Photo : Fabian Mondl / SOS MEDITERRANEE
 

2. Comment fonctionne la collecte de témoignages ?  

Je trouve le terme « témoignage » trompeur. En effet, nous n’interrogeons pas les rescapé.e.s sur une partie spécifique de leur vie ou de leur parcours. Je vois cela plus comme une collecte d’histoires. Et cela a un impact sur le déroulement de nos conversations. Ce que les rescapé.e.s veulent partager leur appartient, et nous ne forçons personne à parler d’une expérience douloureuse ou à divulguer des détails spécifiques. Dans la plupart des cas, nous publions leurs récits sous la forme de longues citations, en transcrivant directement ce que les rescapé.e.s nous disent.  

Lorsque quelqu’un décide de partager une partie de son histoire avec moi, je le prends comme un grand honneur et une grande responsabilité. Quelle que soit la partie de son récit que la personne décide de partager, elle n’a pas besoin d’être embellie ou dramatisée. Nous pouvons ajouter un contexte pour partager quelques informations sur le/la rescapé.e.s ou la situation dans laquelle la conversation a eu lieu, mais sinon, dans la mesure du possible, je laisse la personne parler avec ses propres mots.  

Julia tisse des liens de confiance avec les personnes rescapées, ce qui les incite à lui confier leur histoire.  Photo : Julia Schaefermeyer / SOS MEDITERRANEE

Avant ma première mission en tant que chargée de communication sur l’Ocean Viking, ma plus grande crainte était que personne ne veuille me parler. J’ai été surprise de constater qu’une fois que les rescapé.e.s ont compris mon rôle à bord, ceux qui voulaient partager leur histoire me trouvaient, et non l’inverse. La motivation des gens à partager une partie de leur vie varie. Certains veulent raconter ce qui leur est arrivé pour avertir les autres. Ils ont peut-être été incités à se rendre en Libye ou attirés dans le pays par de fausses promesses, et ne veulent pas que d’autres subissent le même sort. D’autres veulent partager leur histoire simplement parce que c’est la première fois depuis longtemps qu’ils ont le sentiment que leur récit compte et que ce qui leur est arrivé mérite d’être raconté. 

Mes collègues et moi-même ne parlons pas seulement à des rescapé.e.s en tant que chargées de communication afin de rassembler des éléments et de produire du contenu. Ce sont des discussions entre deux personnes qui se trouvent par hasard dans un cadre exceptionnel à un moment exceptionnel de leur vie. 

Quand nous publions des témoignages, nous nous assurons que les rescapé.e.s comprennent où et comment leurs propos seront rendus publics. Nous obtenons un consentement éclairé pour le matériel audiovisuel et les informations que nous utilisons publiquement, et nous prenons cette partie du travail extrêmement au sérieux. Le consentement éclairé signifie que les personnes secourues doivent comprendre que leur histoire sera publiée sur internet et qu’elle pourra être lue partout dans le monde. Y compris dans leur pays d’origine, qu’elles ont peut-être fui en raison de persécutions. Parfois, les rescapé.e.s me demandent pourquoi quelqu’un serait intéressé par la lecture de leur histoire. Je leur explique alors pourquoi nous parlons de ce que nous entendons des personnes que nous secourons, et combien peu de gens, en particulier en Europe, savent qui sont les gens contraints de traverser la Méditerranée. 

3. Une histoire vous a-t-elle marquée en particulier? 

Je crois honnêtement que je me souviens de toutes les histoires qu’on m’a racontées. Les gens demandent souvent comment nous nous assurons de ne pas « ramener les histoires à la maison » ou de ne pas les laisser nous atteindre. Nous apprenons des techniques pour éviter ce qu’on appelle le traumatisme secondaire, c’est-à-dire le stress traumatique qui peut résulter du fait d’entendre les expériences traumatiques directes d’une autre personne. C’est important pour se protéger, et il est important de faire un débriefing avec des professionnels après chaque mission, car les situations que nous rencontrons en mer sont extrêmement stressantes et ne sont pas normales.  


Les histoires que recueillent les chargé.e.s de communication à bord sont particulièrement éprouvantes. Julia n’en a oublié aucune.  Photo: Anthony Jean / SOS MEDITERRANEE 

Cependant, cela ne signifie pas que nous pouvons ou devons oublier les histoires, ou que les histoires ne nous « atteignent » pas lorsque nous les entendons. Le privilège que nous avons par rapport aux lecteurs est que nous interagissons également avec les personnes en-dehors de l’interview. Nous voyons d’autres facettes des rescapé.e.s que l’expérience souvent traumatisante qu’ils partagent avec nous. Nous pouvons les voir danser ou plaisanter, interagir avec des amis et aider sur le pont. Pour moi, il est utile de se rappeler que, quelle que soit l’expérience vécue par cette personne, elle a survécu et est bien plus que ce qui lui est arrivé. 

Je peux vous donner un exemple d’histoire qui m’a vraiment bouleversée, lors de ma dernière mission en mer à l’été 2021, pendant que j’écoutais et prenais des notes avec un rescapé. Ce jour-là, je parlais à un jeune homme qui avait récemment fui la guerre au Tigré, en Éthiopie. J’avais déjà parlé à des personnes qui avaient mentionné avoir fui la guerre dans leur pays. Mais cet homme, qui a choisi de se faire appeler Musse, a décrit ce qu’il a vu avec tant de détails. Il a décrit des choses que vous et moi ne voyons qu’à la télévision ou peut-être sur des photos de guerre, des tanks dans la rue, des soldats avec des lance-roquettes à l’arrière de pick-up. Il a décrit des traumatismes générationnels et des décennies de préjugés entre groupes ethniques qui ont dégénéré et conduit à cette violence extrême.  

Et pendant la conversation, je me rappelais sans cesse à quel point nous étions semblables à certains égards. Il avait étudié l’agriculture et il m’a parlé de son groupe d’amis à l’université. Moi aussi, j’ai un super groupe d’amis de fac. Pour sa part, ils étaient six, et deux d’entre eux ont été tués. Inimaginable.  

Ce n’était qu’une histoire parmi tant d’autres, mais lorsque je vois des reportages sur la guerre et les conflits, je ne peux m’empêcher de penser à des groupes d’amis comme le mien qui attendent anxieusement des nouvelles les uns des autres. 

Photos frontispice : Jérémie Lusseau / SOS MEDITERRANEE
 

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