31 organisations de défense des droits humain appellent l’Union européenne et les États membres à mettre fin à la coopération avec les autorités libyennes en matière de contrôle migratoire

Les projets visant à renforcer la coopération de l’UE avec les autorités rivales de l’est et de l’ouest de la Libye sont particulièrement alarmants. Depuis des années, ces différents acteurs commettent, en toute impunité, des violations graves, généralisées et systématiques des droits des personnes réfugiées, demandeuses d’asile et migrantes. Parallèlement, les forces libyennes multiplient les attaques contre les personnes en détresse et les ONG de recherche et de sauvetage en Méditerranée.

Des violations généralisées et systématiques qui ne cessent de s’aggraver

Les organisations de la société civile alertent depuis de nombreuses années sur les conséquences de la coopération de l’Union européenne et de ses États membres avec les autorités libyennes.

Cette coopération bénéficie notamment aux garde-côtes libyens basés dans l’ouest du pays et à l’Administration générale de la sécurité côtière (GACS), placés sous l’autorité du Gouvernement d’unité nationale établi à Tripoli (GNU). Ces acteurs interceptent en mer des personnes réfugiées et migrantes avant de les ramener de force en Libye.

Le soutien européen prend différentes formes : financements, fourniture d’équipements techniques, formations et renforcement des capacités, mais aussi partage d’informations, notamment grâce aux opérations de surveillance aérienne de Frontex. En rendant possibles ces pratiques, l’Union européenne contribue à la poursuite des violations et devient complice.

Chaque année, cette assistance permet l’interception et le renvoi forcé vers la Libye de dizaines de milliers de personnes. Elles y sont exposées à des violations graves et systématiques de leurs droits fondamentaux : détention arbitraire pour une durée indéterminée dans des conditions cruelles et inhumaines, homicides, torture et autres mauvais traitements, violences sexuelles, extorsion et travail forcé.

Ces pratiques ont été dénoncées à de nombreuses reprises par les organisations de défense des droits humains et documentées par plusieurs instances des Nations unies. Elles ont notamment fait l’objet d’un rapport publié en février 2026 par la Mission d’appui des Nations unies en Libye et le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme.

Dès 2023, la Mission indépendante d’établissement des faits des Nations unies avait appelé les États tiers à cesser de soutenir les acteurs libyens, dont les garde-côtes libyens, impliqués dans des actes susceptibles de constituer des crimes contre l’humanité à l’encontre des personnes réfugiées et migrantes.

En juin 2026, Amnesty International, Human Rights Watch et Libya Crimes Watch ont documenté une nouvelle vague de répression. Des milliers d’entre elles ont été victimes d’arrestations massives, de détentions arbitraires et d’expulsions collectives illégales menées par les autorités rivales du pays, ainsi que par les groupes armés et les milices qui leur sont affiliés.

À l’est comme à l’ouest de la Libye, des responsables politiques ont alimenté les discours racistes et xénophobes, dans un contexte marqué par une recrudescence des manifestations anti-migrantes et des violences visant principalement les personnes noires et racisées, accusées de vouloir s’installer durablement dans le pays.

Parmi ces acteurs figurent le Gouvernement d’unité nationale, mais aussi le « gouvernement libyen », rival établi dans l’est du pays et la Chambre des représentants, tous deux alliés aux Forces armées arabes libyennes. Ce groupe armé contrôle de fait de vastes territoires dans l’est et le sud de la Libye.

De telles vagues de répression avaient déjà été observées au cours des années précédentes. En mars 2025, les autorités et les milices actives dans l’ouest du pays avaient ainsi procédé à des arrestations massives de personnes réfugiées et migrantes, avant de suspendre les activités des organisations humanitaires qui leur venaient en aide.

Une impunité persistante face aux violences commises en mer

La Libye ne peut pas être considérée comme un lieu sûr de débarquement. Les garde-côtes libyens ne respectent par ailleurs ni les obligations ni les normes internationales en matière de recherche et de sauvetage en mer. Ils ont, à plusieurs reprises, mené des manœuvres violentes et dangereuses contre des personnes en détresse, provoquant la mort de certaines d’entre elles au cours d’interceptions. Ils ont également ouvert le feu sur des navires humanitaires ayant à leur bord des personnes rescapées. D’autres pratiques violentes ont été documentées comme le fait de perforer ou détourner des embarcations impropres à la navigation, provoquant parfois leur naufrage, ainsi que des violences physiques contre les personnes se trouvant à bord.

Amnesty International et Human Rights Watch ont notamment alerté sur plusieurs attaques récentes menées par les garde-côtes libyens contre les navires et les équipages d’ONG de recherche et de sauvetage.

En août et septembre 2025, les navires de SOS MEDITERRANEE et de Sea-Watch ont été la cible de tirs alors que des personnes rescapées se trouvaient à bord. Au moins l’une de ces attaques impliquait une vedette de classe Corrubia P664, remise aux garde-côtes libyens par l’Italie grâce à un financement de l’Union européenne. Les deux organisations ont rapporté que des tirs à balles réelles avaient visé la coque de leurs navires. Dans le cas de SOS MEDITERRANEE, l’attaque a duré au moins vingt minutes sans interruption.

L’Union européenne a indiqué que les autorités libyennes avaient ouvert une enquête sur la première attaque. Ces dernières ne l’ont toutefois jamais confirmé publiquement et n’ont pas pris contact avec les ONG concernées.

Dans une réponse adressée à Amnesty International le 14 juillet 2026, la Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a déclaré que l’Union européenne avait évoqué ces incidents avec les autorités libyennes « à différentes occasions, avec différents interlocuteurs et à différents niveaux ». Cette réponse ne donne cependant aucune information sur l’état d’avancement de l’enquête.

Dans un contexte d’impunité généralisée entourant ces incidents, le 11 mai 2026, les garde-côtes libyens ont ouvert le feu sur le navire de sauvetage Sea-Watch 5, dans les eaux internationales au nord de Tripoli, mettant gravement en danger la vie des personnes à bord. Selon Sea-Watch, les garde-côtes libyens ont ordonné au navire de se diriger vers la Libye, menacé de monter à bord, puis l’ont poursuivi pendant plusieurs heures. Un avion de Frontex se trouvait sur zone peu avant le début des tirs, mais n’aurait répondu à l’appel de détresse de l’organisation que trois heures plus tard.

Au moins deux des trois navires utilisés par les garde-côtes libyens lors de cette attaque avaient été remis par l’Italie grâce à des financements européens : le Ras Jadir, une vedette de classe Bigliani PB648, et le Murzuq, une vedette de classe Corrubia PB662, respectivement livrés en 2017 et en 2023.

À l’arrivée du Sea-Watch 5 en Italie, les autorités ont ouvert une enquête pénale contre son capitaine pour « aide et encouragement à l’immigration irrégulière ». Cette procédure s’inscrit dans une politique de harcèlement et de criminalisation des activités humanitaires menée depuis plusieurs années par les autorités italiennes. En l’absence de moyens de recherche et de sauvetage déployés par les États, cette politique entrave directement le travail vital des ONG en mer.

Les projets visant à renforcer la coopération avec les acteurs libyens risquent d’aggraver la complicité de l’UE

Malgré ces violations, plusieurs informations de presse, déclarations officielles et documents confidentiels montrent que l’Union européenne cherche à renforcer sa coopération avec les différents acteurs libyens.

Cette dynamique s’est accélérée après la visite en Libye, en juillet 2025, du commissaire européen Magnus Brunner, accompagné de représentants des gouvernements italien, grec et maltais.

Le 3 février 2026, une « mission technique » consacrée au contrôle migratoire s’est rendue à Tripoli. À cette occasion, les autorités européennes ont remis de nouveaux navires présentés comme destinés à la recherche et au sauvetage aux garde-côtes libyens et à l’Administration générale de la sécurité côtière.

Un document daté du 20 mai 2026, révélé par l’ONG Statewatch, présente un « arrangement technique » entre l’opération navale européenne Irini et les « institutions libyennes chargées du maintien de l’ordre et de la recherche et du sauvetage en mer », notamment la marine et les garde-côtes libyens. Cet accord prévoirait la fourniture de matériels, un appui opérationnel aux structures de coordination maritime et des formations, dans le but déclaré d’accroître les capacités libyennes de recherche et de sauvetage.

Des documents confidentiels et plusieurs articles de presse ont également révélé le projet de la Commission européenne de coopérer avec les Forces armées arabes libyennes, basées dans l’est du pays, en matière de contrôle migratoire.

L’Union européenne a ensuite confirmé sur les réseaux sociaux son intention de soutenir la création d’un centre de coordination des secours maritimes à Benghazi et l’installation d’une tour de surveillance équipée d’un radar à Tobrouk. Ces deux villes de l’est de la Libye sont sous le contrôle des Forces armées arabes libyennes.

Ces projets semblent reproduire le modèle mis en place en 2017, lorsque la Commission européenne avait soutenu les autorités de l’ouest du pays dans la création d’un centre de coordination des secours maritimes à Tripoli. Plusieurs réunions et une « mission technique » ont été organisées ces derniers mois avec les Forces armées arabes libyennes à Benghazi.

Dans sa réponse du 14 juillet à Amnesty International, l’Union européenne a confirmé qu’elle soutenait la création de ce centre à Benghazi. Elle affirme vouloir « répondre aux demandes libyennes concernant les importants défis de sécurité maritime dans l’est du pays », favoriser la coopération entre les différentes autorités libyennes et renforcer leurs relations avec les acteurs internationaux de la recherche et du sauvetage en Méditerranée.

L’Union européenne a également indiqué que le financement avait déjà été obtenu par l’intermédiaire de la Facilité européenne pour la paix, grâce à des contributions volontaires de plusieurs États membres.

Pourtant, les Forces armées arabes libyennes et les groupes armés qui leur sont affiliés sont responsables de crimes relevant du droit international, ainsi que de violations graves et généralisées des droits humains.

Parmi les actes documentés figurent la détention arbitraire et pour une durée indéterminée de personnes réfugiées et migrantes interceptées en mer, le travail forcé, les expulsions collectives et sommaires de dizaines de milliers de personnes, la torture et les autres mauvais traitements, les homicides illégaux, les déplacements forcés et les disparitions forcées de personnes libyennes.

Les organisations de la société civile sont profondément préoccupées par la poursuite de cette coopération en matière de contrôle migratoire. En continuant de soutenir les autorités libyennes alors que les violations graves restent impunies, l’Union européenne agit à l’encontre de ses obligations internationales de respect et de protection des droits humains.

Nous appelons la Commission européenne et les États membres à revoir en profondeur leur politique et à changer immédiatement de cap, afin de ne pas aggraver leur complicité dans les violations commises en Libye. Nous leur demandons de prendre les mesures suivantes :

  • Suspendre immédiatement toute coopération avec la Libye en matière de contrôle migratoire et frontalier, en particulier toute assistance contribuant à maintenir les personnes en Libye ou à les y ramener de force. Cette suspension doit concerner les financements, le soutien technique, les formations et le partage d’informations, compte tenu de l’implication des autorités libyennes dans des violations graves et systématiques des droits des personnes réfugiées et migrantes, ainsi que dans les attaques contre les navires de sauvetage des ONG

  • Abandonner tout projet visant à poursuivre ou renforcer la coopération avec les Forces armées arabes libyennes dans l’est du pays, notamment le financement d’un centre de coordination des secours maritimes, au regard des risques majeurs de violations des droits humains

  • Conditionner toute future coopération avec la Libye en matière de contrôle migratoire et frontalier au respect d’un principe essentiel : toute personne secourue ou interceptée en mer doit être débarquée dans un lieu sûr, ce que la Libye ne peut pas être

  • Définir des procédures claires pour les opérations de recherche et de sauvetage menées dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne, en pleine conformité avec le droit international et les normes applicables

  • Garantir que les capitaines ayant porté secours à des personnes en mer reçoivent rapidement l’aide nécessaire pour identifier un lieu sûr de débarquement, qui ne peut pas se trouver en Libye

  • Garantir que les navires civils, notamment ceux opérés par des ONG, puissent mener librement leurs activités vitales de recherche et de sauvetage, sans entrave ni criminalisation, y compris dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne

  • Placer les droits humains au cœur de tous les financements européens consacrés aux politiques migratoires, notamment en Libye, et concentrer ces ressources sur des mesures protégeant réellement les droits et la sécurité des personnes réfugiées et migrantes

  • Mettre en place de véritables mécanismes de contrôle : évaluations préalables de l’impact sur les droits humains fondées sur des critères précis, suivi indépendant réalisé par des organismes tiers et clauses permettant de suspendre immédiatement toute activité portant atteinte aux droits fondamentaux

  • Garantir une transparence totale sur les financements et empêcher que des fonds, des équipements ou d’autres ressources de l’Union européenne soient remis à des autorités ou entités impliquées dans des violations des droits humains

  • Faire pression sur les autorités libyennes afin qu’elles mènent des enquêtes approfondies et indépendantes sur les trois attaques par tirs contre des navires humanitaires, que les responsables soient traduits en justice, que les victimes puissent obtenir réparation et que les conclusions de ces enquêtes soient rendues publiques

  • Faire toute la lumière sur les violations auxquelles l’Union européenne et ses États membres ont pu contribuer à travers leur coopération avec les garde-côtes libyens. La Commission européenne doit pour cela commander une évaluation externe, indépendante et publique de la responsabilité européenne dans ces attaques. Les autorités des États membres doivent également mener des enquêtes rapides, approfondies et indépendantes

  • Nous appelons enfin le Parlement européen à créer une commission d’enquête chargée d’établir la responsabilité de l’Union européenne et de ses États membres dans les trois attaques par tirs contre des navires de sauvetage humanitaires.

Organisations signataires
  • Abolish Frontex Italia
  • Adala for All (AFA)
  • Alliance with Refugees in Libya
  • Amnesty International
  • Associazione Studi Giuridici Immigrazione (ASGI)
  • Associazione Ricreativa Culturale Italiana (ARCI)
  • Captain Support Network
  • Caritas Europa
  • Convenzione dei diritti nel Mediterraneo
  • EuroMed Rights
  • European Centre for Constitutional and Human Rights (ECCHR)
  • European Council on Refugees and Exiles (ECRE)
  • European Network Against Racism (ENAR)
  • GRUPPO Melitea
  • Human Rights Watch
  • Libya Crimes Watch
  • Migration-Control.Info
  • MV Louise Michel Project
  • Pilotes volontaires
  • Quaker Council for European Affairs
  • Refugees in Libya
  • RESQSHIP e.V.
  • R42 – Sail and Rescue
  • Salvamento Marítimo Humanitario SMH
  • Sea-Eye e.V.
  • Sea Punks e.V.
  • Sea-Watch
  • SOS Humanity e.V.
  • SOS MEDITERRANEE
  • United4Rescue – Gemeinsam Retten e.V.
  • Watch the Med AlarmPhone

Crédit photo : Claire Juchat

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