Pourquoi part-on, parfois sans argent, sans savoir où l’on va, en acceptant tous les risques ? Psychologue auprès du personnel à bord de l’Ocean Viking et à la Maison des femmes de Marseille, Lisa reçoit les récits de celles et ceux qui ont tout quitté. Loin des explications toutes faites, elle raconte des parcours singuliers, traversés par une même réalité : celle d’un exil rarement choisi, porté par une pulsion de vie plus forte que tout.
Pourquoi les personnes partent-elles ? Face à cette question qui revient régulièrement, Lisa préfère la reformuler : « Quelles trajectoires suivent-elles ? Qu’est-ce que ça veut dire, partir ? » Selon cette professionnelle, il faut se garder de faire des généralités car chaque parcours reste singulier.
Sur le terrain, elle constate une différence marquante selon les profils : « Sur l’Ocean Viking, les récits sont plutôt ceux des hommes. Certains quittent leur pays pour des raisons de grande précarité économique, encouragés parfois par leurs familles. D’autres fuient des situations de guerre ». Lisa distingue aussi deux situations derrière un même départ : partir pour fuir sa famille , ou partir pour la soutenir depuis l’exil — deux manières bien différentes de porter la rupture.
« Au sein de la Maison des femmes où je travaille aussi, j’entends surtout des récits de femmes exilées victimes de violences.» Une même réalité, cependant, traverse presque tous les récits qu’elle recueille : celui d’un exil rarement choisi.
Traite, précarité, survie
Il y a des réalités de réseaux de traite. « Certaines victimes n’avaient même pas conscience qu’elles faisaient partie de ces réseaux. » Il y a aussi des personnes qui partent de leur plein gré. Mais la majorité, insiste Lisa, fuit avant tout pour une question de survie — sans avoir anticipé son parcours d’exil : « Il s’agit d’une fuite forcée, sans autre objectif que celui de partir, dans l’espoir de trouver une vie meilleure. Aucun espoir d’avenir, aucune perspective dans ton pays d’origine : donc tu tentes ta chance, ou alors tu es voué.e à la misère ou au désespoir. » Elle ajoute que certaines personnes sont coupées de l’information et sont donc dans l’incapacité d’anticiper la réalité de leur parcours.
« C’est cette vulnérabilité, quand les personnes partent sans argent ni ressources, que les réseaux de passeurs et les mafias exploitent, et la Libye, précise-t-elle, reste presque systématiquement une étape de ce parcours très éprouvant. »
Ce que veut dire « partir »
C’est la dimension du déracinement qui occupe une large part de son travail. Elle évoque des « parcours de rupture » : rupture avec la famille, la culture, les traditions – et l’identité : les personnes rompent avec qui elles sont dans le pays qu’elles quittent. « Elles avancent alors sans savoir où aller, comment s’installer, comment vivre. »
L’exemple des femmes demandeuses d’asile qu’elle accompagne est particulièrement représentatif : lorsqu’un logement est proposé dans une autre commune, loin de tout repère (même de ceux qu’elles viennent de recréer), cela peut représenter un impossible pour elles — parce que ce nouveau déplacement rejoue, à une échelle plus intime, le déracinement traumatisant déjà vécu.
Ce même déracinement prend une forme extrêmement douloureuse chez les femmes contraintes de quitter leur pays sans leurs enfants : « C’est un véritable drame, c’est vraiment un non-choix. Celui de la survie. »
Reconstruire un collectif
Une fois à terre commence une autre étape : celle du relèvement. La psychologue observe que l’exil fait sortir la personne d’un collectif, d’une cellule familiale, sociale — une rupture qui peut fragiliser durablement.
La création de groupes de parole peut constituer des espaces de soutien et d’humanité pour contrer l’isolement et essayer de faire lien : pour que les personnes puissent se raconter et retrouver une place dans un collectif dont le déracinement les a d’abord exclues.
Elle décrit enfin une autre épreuve, propre à l’attente administrative : l’oisiveté forcée du temps nécessaire à l’obtention de papiers ou d’un statut. Une période où les personnes se retrouvent dans l’incapacité d’agir — et pendant laquelle il faut malgré tout soutenir ce mouvement de vie, alors même que les perspectives restent souvent fermées.
Une pulsion de vie plus forte que tout
Ce qui, selon Lisa, dépasse toute rationalisation, c’est la pulsion de vie qui est plus forte que tout et qui porte des femmes aux parcours « ahurissants », qui trouvent encore la force de sourire et de continuer, malgré tout. Parmi les jeunes hommes rescapés rencontrés à bord de l’Ocean Viking, certains avaient encore des rêves et des projets plein la tête — même si tous, précise-t-elle, étaient abîmés par ce qu’ils avaient vécu en Libye.
Crédit photo : Tess Barthes / SOS MEDITERRANEE

