De gilets de sauvetage à vêtements de fierté : la collection de mode engagée qui transforme les matériaux de l’exil
3 septembre 2026
Formé au Studio Lausié, une école de mode marseillaise spécialisée dans le surcyclage et la création responsable, Raphaël Delorme cherchait un moyen de sensibiliser aux parcours des personnes en exil à travers son métier. Sa réponse : une collection intégralement conçue à partir de matériaux d’urgence et de protection, pour raconter, par le vêtement, ce qui se joue aux frontières de l’Europe. 

Des matériaux venus de l’urgence comme matière première 

Pour donner corps à son projet, Raphaël a d’abord pris contact avec SOS MEDITERRANEE et Lesvos Solidarity, une association d’accueil des personnes exilées basée en Grèce. SOS MEDITERRANEE lui a envoyé des gilets de sauvetage et divers matériaux provenant de l’Ocean Viking, qui allaient devenir la matière première de son travail : chambres à air, gilets usagés, bouées, sangles et toiles enduites. 

Lesvos Solidarity lui a donné des toiles de tente et des bâches.  

Seuls les vêtements ayant appartenu à des personnes exilées n’ont pas été intégrés dans le projet. Raphaël a jugé la matière trop personnelle et trop intime pour être utilisée. 

Restait alors une question de méthode : comment déconstruire des matériaux aussi rigides et techniques — conçus à l’origine pour flotter, protéger, résister — pour en faire des pièces de mode portables ? 

Transformer les traces du sauvetage 

C’est ainsi qu’est née la collection EXIL, conçue à 100 % en réemploi. Toiles enduites, mousses de flottabilité, sangles issues des gilets de sauvetage : chaque matériau garde la trace de sa fonction d’origine tout en acquérant une nouvelle signification. Les sangles et les boucles des gilets sont notamment réemployées comme éléments structurels. Elles permettent aux pièces de s’ajuster instantanément à toutes les morphologies, offrant des volumes qui se resserrent, se déploient ou se modifient selon les mouvements du corps qui les porte. 

Pour Raphaël, l’enjeu dépasse la seule prouesse technique. Il s’agit de changer le récit associé à ces matériaux : transformer des objets qui témoignent d’une situation de danger et de vulnérabilité en des vêtements qui évoquent au contraire la force, la fierté et la dignité retrouvée.  

Habiller, dans cette collection, devient un geste chargé de sens. « S’habiller a toujours été pour moi bien plus qu’une nécessité, c’est un moyen d’expression, une armure ou un manifeste », résume-t-il. 

Redonner un visage à l’exil 

Pour présenter ses créations, Raphaël ne voulait pas organiser de casting classique, gêné à l’idée de choisir des mannequins sans lien avec un projet si directement lié aux parcours d’exil. Il s’est donc rapproché d’associations qui accompagnent la réhabilitation de personnes en situation de marginalisation, parmi lesquelles des personnes exilées, et d’un studio de danse. 

C’est ainsi qu’il a rencontré Isaac, originaire de Guinée-Conakry. Ayant lui-même traversé le désert puis la Méditerranée pour rejoindre l’Europe, il a immédiatement adhéré au projet.  

« Porter les vêtements de Raphaël est pour moi une manière de rendre hommage à tous les enfants, les femmes et les hommes qui ont perdu la vie sur les routes de l’exil. C’est aussi une fierté de voir qu’il y a des individus qui sont conscients de la réalité de nos histoires, de nos parcours, et que cette matière peut devenir une œuvre » explique-t-il. 

À la demande de Raphaël, Isaac s’est aussi improvisé agent de mannequins, pour convaincre d’autres personnes de rejoindre l’aventure. Au total, ce sont cinq personnes comme autant de silhouettes différentes qui ont revêtu des robes pour les femmes, et des ensembles pantalons pour les hommes, complétés de débardeurs, vestes et shorts-boxers. 

« Cette rencontre m’aura aussi permis d’être qui je veux : un danseur ou un mannequin, pas seulement une personne exilée » résume Isaac. 

Crédit photo : Xavier B.
Un défilé pour ouvrir le dialogue 

La collection EXIL a été présentée le 13 juin 2026 à la cathédrale de la Major, à Marseille, devant 2 000 spectateur·rice·s et un jury composé de 20 professionnel·le·s lors d’un défilé organisé par le studio Lausié dans le cadre de la Slow Fashion Week

Pour Raphaël, ce défilé n’est qu’une étape. Il voudrait alerter sur les dysfonctionnements de nos sociétés et susciter la réflexion à travers ce qui reste le plus visible chez chacun : le vêtement. Il souhaite continuer à créer des « pièces-images », conçues pour déclencher le dialogue plutôt que pour seulement habiller. Car le vêtement, rappelle-t-il, est un vecteur universel et pourtant profondément singularisant. Il raconte quelque chose de notre identité et parfois, de notre histoire. 

Crédit photo : Xavier B.

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