SOS MEDITERRANEE : dix ans de combat entre négligence et solidarité
14 juillet 2026

Dix ans après son premier sauvetage en Méditerranée centrale, SOS MEDITERRANEE dresse, dans son nouveau rapport, le bilan d’une décennie marquée par plus de 42 741 personnes secourues et près de 19 655 personnes mortes ou disparues sur l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde.

En s’appuyant sur l’expérience accumulée sur dix années d’opérations en mer et sur les témoignages de personnes rescapées, ce rapport dresse le constat que les pertes de vies humaines ne sont pas accidentelles : elles résultent de choix politiques délibérés des États européens, qui ont progressivement délégué leurs obligations de sauvetage à la Libye, tout en multipliant les obstacles aux ONG humanitaires.

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Des voyages périlleux : témoignages de personnes rescapées

Certains discours politiques et médiatiques de ces dix dernières années ont progressivement privé d’humanité les personnes qui tentent de traverser la Méditerranée centrale. Cette déshumanisation a contribué à normaliser l’inaction européenne, perpétuant l’exposition des personnes exilées aux abus et aux violences tout au long de leur parcours, notamment en Libye : torture, détention arbitraire, travail forcé, violences sexuelles, etc. Dans ce contexte, la traversée de la Méditerranée apparaît pour beaucoup comme l’une des dernières options pour échapper aux violences.

« Plus que de la mort, on a peur de se faire arrêter par les garde-côtes libyens. »

— Mary, 20 ans, originaire d’Érythrée, secourue par l’Ocean Viking en janvier 2024

Les pathologies et les blessures prises en charge à bord de l’Aquarius puis de l’Ocean Viking par les équipes de SOS MEDITERRANEE reflètent à la fois les dangers immédiats de la traversée et l’impact cumulé des violences, des privations et des négligences subies avant le départ. En apportant des soins et une prise en charge humaine adaptée, les équipes contribuent à restaurer la dignité des personnes rescapées et à leur garantir un accès aux soins respectueux de leurs droits et de leurs besoins.

« Une fois que vous êtes en Libye, il n’y a pas d’autre moyen pour en sortir que de passer par la mer. Nous avons beaucoup souffert en Libye. Mourir en mer est mieux que de mourir de faim. »

— Sanad (Syrie), secouru par l’Ocean Viking en juillet 2021
453 opérations de sauvetage menées
42 741 personnes secourues en 10 ans
80% des enfants secouru·e·s sont non-accompagné·e·s
48 Pays d'origine des personnes secourues
48 pays d’origine des personnes secourues en Méditerranée centrale · Source : SOS MEDITERRANEE

Une négligence délibérée : les États côtiers et le vide grandissant

Depuis l’arrêt de l’opération Mare Nostrum en 2014, les États côtiers européens se sont progressivement désengagés des opérations de recherche et de sauvetage en Méditerranée centrale. L’Union européenne et ses États membres ont transféré, dès 2017-2018, une partie de leurs responsabilités vers les garde-côtes libyens, en leur apportant un soutien financier, matériel et opérationnel. Cette coopération a favorisé le développement d’un système d’interceptions et de renvois forcés vers la Libye, où les personnes exilées sont exposées à de graves violations des droits humains.

Graphique des interceptions et pertes de vies humaines en Méditerranée centrale
Interceptions et pertes de vies humaines en Méditerranée centrale

Parallèlement, la coordination des opérations devient de plus en plus opaque et dysfonctionnelle. Retards, refus d’intervention, absence de coopération entre autorités et acteurs civils, diminution des moyens de sauvetage et interprétation restrictive du droit maritime ont contribué à créer un vide opérationnel en Méditerranée centrale. Ainsi, les naufrages à répétition ne sont pas des accidents, mais les conséquences prévisibles de choix politiques qui contreviennent aux obligations internationales de porter assistance à toute personne en détresse en mer.

En Libye : aucun port sûr ni aucune coordination efficace

Le droit maritime international est clair : une opération de sauvetage ne s’achève qu’une fois les personnes secourues débarquées dans un lieu sûr, c’est-à-dire un endroit où leur vie n’est plus menacée et où leurs besoins essentiels (abri, nourriture et soins) peuvent être pris en charge. Or, selon l’OIM et le HCR, la Libye ne peut être considérée comme un pays sûr. Depuis 2016, 192 788 personnes ont pourtant été renvoyées vers la Libye.

Les autorités libyennes ne disposent pas des capacités nécessaires pour assurer une coordination efficace des opérations de sauvetage en mer. Le Centre conjoint de coordination des secours (JRCC) est régulièrement mis en cause pour ses dysfonctionnements, et les garde-côtes libyens pour des comportements violents à l’encontre des personnes exilées et des navires humanitaires. Entre janvier 2016 et septembre 2025, au moins 59 incidents violents impliquant les autorités libyennes ont été documentés.

L’érosion du devoir de sauvetage : criminalisation et obstruction administrative

Depuis 2017, le devoir de porter assistance aux personnes en détresse en mer s’est progressivement heurté à une multiplication d’obstacles administratifs et politiques visant les organisations humanitaires. Alimentées par des accusations infondées de complicité avec les passeurs, ces campagnes de criminalisation ont contribué à légitimer l’adoption de mesures ciblant spécifiquement les navires d’ONG, en l’absence de tout comportement illicite avéré.

Graphique des obstructions administratives subies par les ONG
Obstructions administratives et politiques visant les opérations de recherche et de sauvetage des ONG

Inspections répétées, détentions administratives, retraits de pavillon, immobilisations prolongées en mer, attribution de ports de débarquement éloignés ou encore nouvelles contraintes réglementaires : ces entraves ont considérablement réduit les capacités d’intervention des acteurs humanitaires.

À elle seule, SOS MEDITERRANEE a perdu 591 jours d’activité opérationnelle en raison de ces mesures, soit l’équivalent d’un an et sept mois d’absence forcée en mer.

Les 4 priorités majeures de SOS MEDITERRANEE

Face à ces constats, l’association appelle l’Union européenne et ses États membres à prendre des mesures concrètes :

1

Rétablir des opérations de recherche et de sauvetage proactives, dirigées par les États en Méditerranée centrale.

2

Mettre fin à la délégation des responsabilités en matière de sauvetage à des pays tiers non sûrs, notamment la Libye.

3

Protéger l’espace humanitaire en mer et mettre fin à l’obstruction aux opérations de recherche et de sauvetage menées par les ONG.

4

Faire preuve de transparence et de responsabilité au sujet des refus de sauvetage et des violations des droits en mer.

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